Un vrai courant alternatif

Dans un contexte de taux d’intérêt bas, le potentiel de rendement d’un portefeuille diversifié sur des actions et des obligations s’est effondré. Pour améliorer le couple rendement-risque, il faut désormais ouvrir son horizon aux classes d’actifs alternatives. La tendance est en plein essor pour la clientèle patrimoniale.

« Le portefeuille 60/40 est mort ! » C’est en ces termes qui laissent peu de place à la discussion que Pascal Blanqué, directeur des investissements d’Amundi, a évoqué l’avenir d’un portefeuille équilibré, investi à 60 % dans des obligations et à 40 % dans des actions, lors des perspectives 2022 du groupe. Si le propos est tranché, l’opinion est partagée par de nombreux professionnels de l’investissement. Depuis quelques années déjà, Olivier Raingeard, directeur des investissements de la banque Neuflize OBC, évoque la baisse du rendement escompté des classes d’actifs traditionnelles. La cause principale de cette situation : la baisse des taux d’intérêt. Au cours des 30 dernières années, les obligations d’Etat ont rapporté en moyenne 5,5 % par an et les obligations d’entreprises 6,7 %, selon les chiffres de Neuflize OBC. Pour les années à venir, la banque mise respectivement sur -0,2% et +0,1 %.... Si le fonds en euros offre un rendement légèrement supérieur, attendu autour de 1,10 % pour 2021, il décroît régulièrement. Autre problématique : la hausse de la corrélation entre les actifs actions et obligataires. Si la situation n’est pas nouvelle, elle devient de plus en plus critique dans la mesure où les portefeuilles obligataires font désormais face à un risque de remontée des taux et où la valorisation des marchés actions atteint des niveaux très élevés. En toile de fond, l’inflation, qui grignote des rendements nominaux faiblards.

Dans ce contexte, les allocations d’actifs doivent être repensées, comme le souligne la fintech spécialisée Active Asset Allocation : « La diversification traditionnelle, à l’international, sur les petites valeurs, la value, etc., ne suffit plus car les primes de risque se sont tassées, constate Adina Grigoriu, présidente fondatrice de la société. Les investisseurs cherchent tous de nouveaux actifs à mettre dans leur portefeuille pour que ce dernier soit cohérent avec le niveau de performance qu’ils ont en tête. » Cela passe par l’intégration de davantage de placements alternatifs. « Au cours des trois dernières années, nous avons considérablement diversifié nos portefeuilles, relate Olivier Raingeard. Nous avons internationalisé la poche actions. Sur l’obligataire, nous sommes allés chercher du rendement sur les segments corporate, high yield et sur la dette émergente. Par ailleurs, pour améliorer le rendement, il faut augmenter le poids des classes d’actifs alternatives, au détriment de la part obligataire et pourquoi pas, de la part actions. Cela permet de conserver une espérance de rendement de l’ordre de 4 % pour un portefeuille qui reste équilibré en risque mais avec une liquidité moindre. »

Cette quête de produits alternatifs profite à plusieurs catégories de placements. Tout d’abord, aux supports pouvant offrir un rendement décorrélé de l’évolution de la Bourse tout en maintenant une certaine liquidité. « Les possibilités sont rares pour les clients qui ne veulent pas ou ne peuvent pas bloquer leur argent », alerte Eric Franceschini, co-directeur de la gestion de la banque privée Bordier & Cie (France).

 

Une gestion alternative au poids croissant

Une première option consiste à se tourner vers la gestion alternative, autrement dit vers les déclinaisons régulées des hedge funds. « Les corrélations entre les actions et les obligations ont augmenté en 2021, les espoirs et les craintes concernant l’inflation et la politique monétaire ayant eu des effets similaires sur les deux classes d’actifs, note UBS dans ses prévisions 2022. Les considérations de politique monétaire et budgétaire étant susceptibles de rester des moteurs importants du marché dans la décennie à venir, nous pensons que les hedge funds joueront un rôle essentiel dans l’amélioration de la diversification, au-delà de ce qui est possible avec de simples portefeuilles actions-obligations. » Le principal atout de ces produits est en effet leur fort pouvoir diversifiant. « Avec les hedge funds, on peut trouver des stratégies faiblement corrélées aux actifs traditionnels, voire négativement corrélées à l’évolution des marchés, ce qui permet d’améliorer la gestion du risque », estime Nicolas Campiche, CEO de Pictet Alternative Advisors. Chez Bordier & Cie, on y place 10 % à 15 % des avoirs des clients, une part qui a crû au fil des ans. « Avant les hedge funds n’étaient pas liquides mais aujourd’hui on trouve beaucoup de fonds français au format UCITS, relate Eric Franceschini. Leurs performances sont moindres que celles des grands fonds internationaux qui supportent moins de contraintes de gestion mais ce sont des produits plus encadrés, ce qui est rassurant pour le client privé. »

 

Le rôle clé des produits structurés

Autre catégorie qui a le vent en poupe : les produits structurés. Ces derniers séduisent particulièrement les conseillers en gestion de patrimoine (CGP). Selon un sondage mené par Irbis Finance auprès de 1.702 CGP, 57 % d’entre eux ont déjà recours à ces produits. Les principales raisons évoquées sont la diversification du portefeuille client (pour 35 % des répondants), la sécurité et notamment la protection du capital (25 %) ou encore le couple rendement/risque (23 %). Ils présentent en outre l’avantage de pouvoir être logés dans l’assurance vie, l’enveloppe de prédilection de la clientèle patrimoniale. Selon le baromètre du marché des CGPI publié par BNP Paribas Cardif en septembre dernier, 41 % des répondants souhaitent proposer davantage de produits structurés qu’avant la crise au sein de l’assurance vie. « Les produits structurés ont connu un gros trou noir pendant une période et les CGP ont ensuite eu du mal à y retourner mais depuis deux à trois ans, la classe d’actifs explose », remarque Jean-Maximilien Vancayezeele, directeur général du groupe Crystal. Et pour cause : ces produits apportent une lisibilité sur le gain potentiel et un cadre sur le risque de perte en capital. Une formule qui séduit les investisseurs. Mais alors que la volatilité a fortement chuté sur les grands indices traditionnellement utilisés comme sous-jacents (CAC 40, Eurostoxx 50), ce type de produits voit aussi émerger des sous-jacents « alternatifs ». Il s’agit d’indices synthétiques ou de paniers de valeurs, voire de valeurs synthétiques (titres à décrément dont on retire un dividende forfaitaire), permettant d’ajouter de la volatilité dans la structure et ainsi de proposer des coupons plus attrayants. Ces derniers mois ont ainsi vu un regain d’intérêt pour les paniers de valeurs en « worst-of », où la performance retenue est celle du titre le moins performant du panier. « C’est interdit chez nous, alors même que nous faisons des produits structurés de manière continue depuis quinze ans », tranche Jean-Maximilien Vancayezeele, soulignant le risque compris dans ces formules. Autre point d’attention : les structurés peuvent apporter de la volatilité dans un portefeuille lorsque les marchés sont orientés à la baisse. « Quand le sous-jacent s’approche de la barrière, la valorisation du produit varie beaucoup et c’est très difficile à expliquer aux clients », considère pour sa part Eric Franceschini.

Hormis ces typologies de supports, les placements alternatifs supposent généralement d’immobiliser ses capitaux à long terme. C’est notamment le cas avec les actifs réels, qui intéressent de plus en plus les particuliers. « Les clients comprennent beaucoup mieux ce que font ces classes d’actifs », estime Nicolas Campiche. Selon lui, la part à accorder à ces actifs peut monter entre 15 % et 25 % pour les épargnants en mesure d’immobiliser leur épargne au moins dix ans. Dans la même veine, chez Bordier & Cie, l’allocation en titres non cotés varie de 0 % à 30 % selon le profil du client.

 

L’immobilier, gros fournisseur d’alternatif

Historiquement, la clientèle retail a le plus d’appétence pour l’immobilier, auquel elle peut s’exposer en direct ou via des fonds de type SCPI.  « Cela fait des années que les conseillers proposent aux particuliers de remplacer une partie de leurs investissements en fonds en euro par des investissements dans l’immobilier pour augmenter leur performance et au passage, leur part d’unités de compte au sein de l’assurance vie », note Adina Grigoriu. D’ailleurs, l’intérêt pour les SCPI ne faiblit pas et ce malgré la montée de certaines interrogations liées à la crise du Covid. On observe un fort dynamisme des sociétés de gestion pour créer de nouveaux produits, notamment des supports thématiques et des SCPI investies à l’étranger. L’immobilier présente l’avantage de pouvoir servir à plusieurs objectifs et de générer des revenus, ce qui en fait une bonne alternative à la poche obligataire. « L’immobilier protège de l’inflation grâce à l’ajustement réalisé par le biais des loyers, ce qui est un élément important au sein de notre allocation d’actifs dans le contexte actuel », indique Nicolas Campiche. Actuellement, la société met en avant une stratégie Core+ qui vise à générer du rendement en investissant dans des actifs de très bonne qualité conservés le plus longtemps possible.

Au-delà de la pierre papier, les distributeurs proposent à leur clientèle fortunée des produits plus proches du private equity, avec des stratégies plus spécifiques. « Nous faisons de la transformation immobilière, par exemple pour convertir un appartement en très haut de gamme avec l’intervention de décorateurs réputés afin de séduire une clientèle internationale », cite en exemple Jean-Maximilien Vancayezeele.

Un autre format pourrait aussi profiter de cette quête de rendement : le crowdfunding immobilier, qui a attiré 958 millions d’euros en 2021 selon le baromètre Fundimmo et HelloCrowdfunding. « Il y a encore quelques années, le crowdfunding immobilier avait un côté précurseur mais il est aujourd’hui entré dans le paysage de l’investissement, estime Céline Mahinc, fondatrice du cabinet Eden Finances. C’est un produit dans l’ère du temps qui permet à l’épargnant d’être acteur de son investissement, de financer l’économie réelle et qui offre en outre une rémunération bien supérieure à celle d’un produit classique. » Le rendement annuel moyen des projets financés se monte à 9,21 %. « A condition de bien sélectionner ses plateformes et de faire une analyse sérieuse des projets, le risque est bien payé », affirme Céline Mahinc. Si, à l’origine, le crowdfunding immobilier n’est pas intermédié, une demande de conseil émerge. Ce besoin devrait en outre se renforcer avec la mise en place progressive du statut européen, avec lequel le devoir de conseil des plateformes disparaît. Or, jusqu’à peu, les conseillers financiers (CIF) ne pouvaient pas se faire rémunérer en tant qu’apporteur d’affaires par les plateformes, réduisant l’intérêt de ces professionnels pour le crowdfunding. Mais un contrat de place validé par l’Autorité des Marchés Financiers encadre désormais les relations interprofessionnelles. « Un CIF peut conseiller une plateforme à son client et analyser, à la demande de ce dernier, un projet, détaille Céline Mahinc. En revanche, il ne peut pas recommander un projet précis. » Ces évolutions étant récentes, le crowdfunding représente un nouveau marché pour les distributeurs, dont l’intérêt devrait aller croissant dans les prochaines années. D’autant que les acteurs du crowdfunding planchent sur des solutions pour séduire ces professionnels, à l’image de ClubFunding qui a créé un FCPR diversifié sur plusieurs projets.

 

Le private equity, récent dans les patrimoines

De manière plus récente, le non coté prend aussi la forme du private equity, ou capital investissement, dans le patrimoine de la clientèle patrimoniale. Claire Chabrier, la patronne de France Invest a d’ailleurs indiqué que la profession visait 10 milliards d’euros d’épargne des particuliers dirigés vers le capital investissement d’ici cinq ans, contre 1 milliard actuellement. Le potentiel est immense. « Actuellement, les investisseurs institutionnels sont équipés en moyenne à 12 % ou 15 % dans le monde en private equity et les family offices américains à plus de 30 % », note Frédéric Stolar, président d’Altaroc, qui propose des solutions de private equity pour les particuliers accessibles à partir de 100.000 euros. Dans un monde où les rendements sont écrasés, la performance du private equity a de quoi susciter l’intérêt. France Invest évoque en effet un Taux de rentabilité interne (TRI) de 11,7 % sur les quinze dernières années, supérieur à celui offert par les marchés cotés. Un point d’attention toutefois : « Ces classes d’actifs supportent un risque spécifique plus important, prévient Adina Grigoriu. Autant sur un fonds de grandes capitalisations européennes le risque d’erreur est assez faible, autant sur les fonds de private equity, la dispersion des rendements est beaucoup plus grande entre les différents supports. » Chez Pictet Alternative Advisors, la majeure partie des investissements est réalisée sur le segment du buy-out ou capital transmission. « Le capital venture est très attrayant mais c’est aussi le segment où les valorisations sont les plus extravagantes et le segment où le risque d’accident nous semble le plus élevé », pointe Nicolas Campiche. La maison a par ailleurs démarré une nouvelle gamme de fonds qui s’inspire de l’offre thématique de Pictet AM. « Il nous a paru assez naturel de reproduire cette approche sur la partie actifs privés, explique Nicolas Campiche. Bien connaître la partie cotée et non cotée nous rend meilleurs dans l’analyse d’une thématique. » La gamme sera composée de trois volets : un fonds technologie, reprenant les spécialités de la maison dont la cybersécurité, qui est déjà disponible et deux stratégies complémentaires à venir sur la santé et sur l’environnement.

Reste que « jusqu’à peu, les clients privés ne pouvaient pas investir dans le non coté, qui était réservé aux grandes fortunes, rappelle Eric Franceschini. Certaines sociétés de gestion qui ne s’adressaient auparavant qu’aux investisseurs institutionnels commencent à s’intéresser aux clients privés. »  A l’image d’Apax et de Ardian, qui ont même conçu des fonds éligibles à l’assurance vie, accessibles à partir de quelques milliers d’euros. Et la réglementation a favorisé l’essor de ces fonds au sein de cette enveloppe fiscale. En particulier, la loi Pacte de 2009 a rendu les fonds professionnels de capital investissement (FPCI) éligibles à l’assurance vie et elle a autorisé les épargnants détenteurs d’au moins 100.000 euros d’encours sur leur contrat à investir jusqu’à 50 % en private equity (contre 10 % en deçà de ce montant et avant cette loi). Le private equity se développe aussi en direct ; Selon certains CGP c’est ainsi qu’il trouve tout son sens. « Cela permet de proposer des solutions pures et de recréer un lien entre le client et son investissement, sans être pollué par l’enveloppe fiscale », estime Jean-Maximilien Vancayezeele.

Au-delà des initiatives de certaines sociétés de gestion, des intermédiaires se créent à l’image de Private Corner ou d’Altaroc, qui rendent abordables des produits inaccessibles en direct. « Grâce au soutien d’Altamir, nous investissons ferme auprès de grands fonds de private equity internationaux et nous syndiquons aux particuliers derrière, relate Frédéric Stolar. Cela suppose de prendre un risque de bilan. » Le modèle semble séduire : le premier fonds lancé mi-octobre dernier a dépassé les attentes des fondateurs en atteignant 180 millions d’euros de collecte auprès de 40 distributeurs pour un millier de clients. « Cela nécessite un travail d’éducation phénoménal mais nous sommes convaincus qu’un jour le marché sera gros et que nos efforts paieront », prévoit Frédéric Stolar. La jeune structure, qui tablait d’ailleurs sur plus de 300 millions d’euros pour son millésime 2022, est en train de revoir ses objectifs à la hausse.

Le non coté ne recouvre pas que les investissement en capital, il porte aussi sur la dette et le financement d’infrastructures. Plutôt dédiées aux investisseurs institutionnels, ces classes d’actifs entrent sur le terrain du particulier, à pas comptés. « Le financement d’infrastructures est vu comme une alternative aux obligations car cela apporte un rendement de l’ordre de 3 % à 5 %, commente Eric Franceschini. En contrepartie, il faut souvent s’engager pour 12 à 15 ans, ce qui n’est pas évident pour un particulier. » Autre limite : le rendement offert entre souvent en compétition avec d’autres offres comme les SCPI ou les OPPCI, dont la liquidité actuelle est meilleure. L’offre est également beaucoup plus réduite. Generali propose un fonds éligible à l’assurance vie, le fonds GF Infrastructures Durables. La plateforme spécialisée Althos Invest recense en outre quelques fonds pour investisseurs avertis, tels que Cedrus Private Stars Selection 2 (géré par Sanso IS), Capital Dynamics Clean Energy Infrastructure 9 (Capital Dynamics) ou encore Blackrock Private Infrastructure Eltif (Blackrock). De son côté, le groupe Crystal distribue en exclusivité le fonds Swen Exclusive Infrastructures (Swen Capital Partner).

 

Incontournables cryptomonnaies

Enfin, la quête de supports alternatifs touche aussi les cryptomonnaies. Mais rares sont les conseillers à les intégrer dans leurs allocations. Certains clients y montrent un intérêt et achètent des Bitcoins et autres cryptomonnaies de leur côté. « Nous rencontrons de l’intérêt de la part des clients les plus sophistiqués qui sont déjà équipés de toutes les classes d’actifs mais cela reste marginal dans leur patrimoine, précise Eric Franceschini. En France, nous nous limitons à les informer sur les avantages et les risques des cryptos et sur la façon dont ils peuvent investir, mais nous n’intervenons pas. » L’investissement est difficile à intermédier faute de supports d’investissement. L’or et les métaux précieux forment une alternative plus simple pour se couvrir contre le risque inflationniste. L’offre y est bien plus vaste et établie.