Assurance emprunteur

Les premiers frémissements du changement

Le 12 janvier dernier, le Conseil constitutionnel a validé l’amendement Bourquin, libéralisant l’assurance emprunteur
Un marché d’un peu moins de 10 milliards d’euros, que de nombreux acteurs ont commencé à grignoter aux banques
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Le marché de l’assurance emprunteur a pris un nouveau tournant début 2018. Le Conseil constitutionnel a donné son feu vert, le 12 janvier dernier, à «l’amendement Bourquin», ouvrant la voie à la renégociation et la résiliation annuelle au stock de contrats en cours (voir L’Agefi Actifs n°716, p. 18). Les lois Lagarde, Hamon puis Sapin 2 sont venues successivement ouvrir le champ de ce marché représentant 8,8 milliards d’euros de cotisations en 2016, et capté à 88% par les banques (1).

Redistribution. Qu’en est-il, quelques mois après l’instauration de ce droit de substitution annuel ? Du côté des banques, on maintient le cap : «Le droit de résiliation annuelle va nécessairement avoir pour conséquence un renforcement de l’individualisation des offres, au détriment d’une partie des emprunteurs et de la perte de la solidarité entre générations», martèle la Fédération bancaire française (FBF). Mais si, selon cette dernière, «il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure cela va influer sur l’ensemble des acteurs», un début de redistribution des cartes est déjà visible. «Via nos services, 28 millions d’euros de primes ont été annulées auprès des banques», affirme Antoine Fruchard, responsable des études chez le courtier en crédit Reassurez-moi.fr. En extrapolant les chiffres du courtier, dont la part de marché se monte à environ 10%, ce seraient ainsi près de 300 millions d’euros de primes qui seraient sorties du giron des banques, conséquence d’une explosion des demandes de résiliation : «Quinze mille depuis janvier, soit trois fois plus que l’année précédente», selon le professionnel. Un montant toutefois sujet à caution qui devra être confirmé dans les prochains chiffres de marché.

Options des banques. Reste qu’à terme les banques vont inéluctablement perdre leurs parts de marché : jusqu’à 63% du stock d’assurances emprunteur leur échapperaient, selon le cabinet de conseil McKinsey. Face à ce manque à gagner, les bancassureurs ne sont pas dépourvus d’options : «En premier lieu, ils peuvent agir sur le prêt, même s’ils sont encore en phase de développement et cherchent davantage à capter de nouveaux clients», estime Catherine Soulard, responsable du marché des mutuelles et IP chez Galea & associés. Les banquiers ont aussi anticipé la donne sur le long terme : «Ils ont diversifié en conséquence leur offre de distribution et conclu des accords avec des courtiers et d’autres structures», ajoute la responsable. Certaines banques relèvent le défi de la concurrence, menant «une politique de contre-offre agressive», relève Astrid Cousin, porte-parole du courtier Magnolia.fr. Mais d’autres refusent purement et simplement des demandes, en jouant sur les flous juridiques de la mesure. Plus particulièrement sur la notion de «date anniversaire», qui reste «parfois difficilement appréhendée», analyse Ludovic Cohen, leader de l’éco­système Ma Santé chez Allianz France. En effet, «plusieurs dates entrent potentiellement en conflit. Celle de l’édition et celle de la signature de l’offre de prêt. Certaines banques entretiennent le flou sur le sujet», estime-t-il. Un point relevé par l’association de consommateurs UFC-Que choisir, qui a saisi le ministère de l’Economie et des Finances, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et le Comité consultatif du secteur financier (CCSF) pour qu’ils tranchent. En attendant, l’association invite les emprunteurs à «vérifier leur date d’échéance annuelle, avant toute autre démarche».  Mais, malgré cela, le nombre de demandes accueillies favorablement est en sensible augmentation. «Aujourd’hui, la majorité des demandes aboutissent : pendant le mois suivant l’adoption de l’amendement Bourquin, le taux de transformation était très mauvais, de 40%. On est aujourd’hui à 70%», souligne le courtier indépendant.

Nouveaux acteurs. La libéralisation du marché a logiquement attiré de nouveaux acteurs : «On dénombre aujourd’hui 28 porteurs de risque», explique Olivier Sanson, directeur général d’Afi Esca. Ainsi, entre autres, on retrouve Agipi, Allianz, Cardif, Metlife ou MMA. «L’assurance emprunteur est aujourd’hui un produit qui concerne tous nos agents et une grande partie de nos clients», observe Ludovic Cohen. Les mutuelles, qui n’étaient pas forcément sur ce marché-là jusqu’à présent, font leur apparition. Parmi les récents positionnements, on retrouve Harmonie Mutuelle ou Malakoff Médéric par exemple. Et après les courtiers en crédit immobilier, les grossistes comparateurs spécialisés figurent parmi les récents arrivés, comme Eloïs, Assurea ou Solly Azar. Un mouvement se manifeste aussi du côté des métiers du conseil. «Parmi les distributeurs finaux, on retrouve les conseillers en gestion de patrimoine (CGP), qui accélèrent depuis l’amendement Bourquin. Soit ils s’équipent en direct, soit ils vont travailler avec des grossistes», selon Olivier Sanson. «Nous proposons des outils aux CGP, c’est une fenêtre de tir pour eux, explique Astrid Cousin. Notamment s’ils arrivent à faire changer d’assurance emprunteur afin de dégager des liquidités à leurs clients pour placer leur argent sur autre chose.» Si l’offre est abondante, le marché devrait se resserrer : «On assiste à un phénomène de concentration des acteurs. Il ne serait pas étonnant que la liste diminue dans les années à venir», estime la porte-parole de Magnolia.

Digitalisation. Dans l’ensemble, les offres emprunteurs sont «stabilisées depuis plusieurs années», juge Olivier Sanson. Mais en termes de distribution, l’heure est aux nouveaux usages : «La digitalisation va faire la différence», pour Galea. «On est au tout début de l’ouverture de ce marché et la prévoyance continue de dégager des marges importantes. Or les structures recherchent de la pérennité et de la rentabilité. Les potentiels de développement sont bien là», estime Catherine Soulard. Mais cette nouvelle mise en concurrence devra tenir compte d’un facteur de taille : l’évolution des taux de crédit. «Les conditions actuelles, très favorables aux emprunteurs, contribuent pour beaucoup à ce que le sujet de l’assurance emprunteur soit autant présent, car son poids dans le coût total de l’opération est relativement important, de l’ordre de 20%», analyse Ludovic Cohen. Qu’il reste stable ou non dans les mois à venir, la croissance du marché devrait de toute manière se tasser, pour «atteindre son rythme de croisière», anticipe Astrid Cousin.

 

(1) Selon les données de la Fédération française de l’assurance (FFA).

 


Le marché de l’assurance emprunteur en quelques chiffres

  • 8,8 milliards d’euros de cotisations
  • 88% des contrats souscrits par l’établissement prêteur
  • 73% de prêts immobiliers
  • 31% de ménages couverts par une assurance emprunteur
  • 21% de prêts à la consommation
  • 6% de prêts professionnels

Les Français largement prêts à faire jouer la concurrence

La libéralisation du marché séduit les emprunteurs : 78% d’entre eux souhaitent faire jouer la concurrence en résiliant leur assurance actuelle pour en choisir une autre, selon un sondage publié par Magnolia en mars 2018. Un engouement récent, car ils n’étaient que 34% à en avoir connaissance en novembre dernier, remarque le comparateur. Un effort de pédagogie reste toutefois à fournir : 52% d’entre eux ne savent pas comment procéder pour utiliser cette faculté. A cette fin, le Comité consultatif du secteur financier (CCSF) a publié, le 14 février dernier, un document d’information destiné à aider les consommateurs à mieux appréhender ce dispositif.