Le PER prend ses marques

En plein essor depuis deux ans, le plan d’épargne retraite a réussi le coup de force de convaincre les différents maillons de la chaîne, des producteurs aux épargnants en passant par les distributeurs. Après un démarrage en fanfare, des moteurs de croissance demeurent pour les prochaines années.

Le Plan d’épargne retraite (PER) s’installe dans le paysage de l’épargne française. Créé par la loi Pacte en octobre 2019, le PER remplace tous les anciens dispositifs d’épargne retraite, qu’ils soient individuels (Perp et Madelin) ou collectifs (Perco et Article 83). La création de cette enveloppe unique a permis d’uniformiser et de moderniser les règles des anciens produits pour rendre l’épargne retraite plus attractive. Et le pari semble sur le point d’être gagné. L’offre est désormais conséquente - on compte plusieurs dizaines de PER individuels - et les encours progressent à vue d’œil. A fin 2021, les capitaux placés dans des PER pesaient près de 58 milliards d’euros, selon les chiffres du ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance (voir tableau p.22), tous PER confondus (au format assurance vie et compte-titres). Un chiffre en augmentation de 83 % sur un an. Bien sûr, une bonne partie de cet encours provient du transfert d’anciens stocks d’épargne. En effet, les versements volontaires sur le PER sont plafonnés fiscalement par le plafond d’épargne retraite. Les épargnants ne sont donc pas incités à verser de grosses primes sur cette enveloppe. A fin 2021, selon les chiffres de France Assureurs (sur le périmètre des PER assurantiels), 64 % de l’encours était ainsi issu de transferts.

 

Arguments massues

Côté assureurs comme distributeurs, ce succès est source de satisfaction. « Nous sommes arrivés tôt sur le marché, nous avons adopté une politique de frais très agressive et nous avons rapidement digitalisé nos produits, relate Antoine Delon, président du courtier en ligne Linxea. Les résultats sont là. Le produit a dépassé toutes nos attentes, c’est un gros succès commercial. » Le PER bénéficie de trois arguments massues : la défiscalisation à l’entrée, la possibilité de sortir en capital à la retraite et le cas de déblocage anticipé pour l’acquisition de sa résidence principale. Mais du fait de la déductibilité des sommes versées, les versements ont essentiellement lieu en fin d’année ou au moment de la déclaration des revenus, lorsque la perspective de l’impôt se fait sentir. « Le premier trimestre de l’année n’est jamais une période d’activité très soutenue mais nous attendons un petit bond post-déclaration d’impôt lorsque les épargnants vont connaître précisément leur plafond d’épargne retraite », indique Alexis de Rozières, directeur général d’Eres. Selon certains acteurs, cette saisonnalité est toutefois moins marquée qu’avec les anciens produits d’épargne. « Même si c’est un produit défiscalisant, il est régulièrement souscrit toute l’année, avec - il est vrai - une forte accélération à partir du mois d’octobre », commente Antoine Delon.

Pour les produits collectifs, souscrits par les entreprises pour leurs salariés, c’est le deuxième trimestre qui est le plus propice, du fait du versement des primes de participation et d’intéressement. « Les primes sont assez importantes cette année, souligne Marie-Noelle Auclair, directrice du Cube, Expertise & Solutions chez Eres. Ce que l’on ne sait pas encore c’est si les salariés vont choisir de les percevoir ou de les placer, car il peut y avoir un sujet de pouvoir d’achat. » En revanche, les souscripteurs ne semblent pas effrayés par les tourments actuels sur les marchés financiers, ce alors que les plans sont largement investis en unités de compte. France Assureurs se félicitait d’ailleurs fin mars des résultats de l’assurance vie et du PER sur le premier trimestre de l’année, évoquant pour le début de l’année 442.000 nouveaux adhérents et 8,3 milliards d’euros de versements sur les enveloppes retraite. « En assurance vie les clients sont plus dynamiques et ils regardent leurs performances très régulièrement, les clients du PER ont une vision plus long terme sur leurs placements », constate Antoine Delon. Même constat chez Ag2R La Mondiale. « Chez nous, il existe un  mécanisme de versements réguliers, qui permet de mieux traverser les cycles. De manière générale nos clients ont un horizon de long terme et nous ne constatons pas d’inquiétude particulière par rapport aux récents mouvements de marché », rapporte Benoit Courmont, membre du comité de direction groupe en charge de l’épargne retraite et patrimoniale au sein du groupe de protection sociale.

 

Transformations automatiques

Du côté des transferts, une partie du chemin a été faite. « Sur les deux premières années de vie du PER, nous avons constaté une activité très importante car les perspectives de transferts d’anciens contrats vers le PER ont été utilisées comme une opportunité pour les épargnants et les distributeurs, note Alexis de Rozières. Nous sommes désormais arrivés à une certaine maturité et la part des transferts rentre dans un rythme de croisière. » D’autant que sur les premières années, quelques acteurs ont choisi de transformer automatiquement leurs anciens contrats, ce qui a permis de basculer des sommes considérables sur le PER. « Nous avons fait de la transformation automatique pour nos contrats Perp et Madelin récents en conservant les acquis sur les taux de rente le cas échéant, relate Éric Le Baron, directeur général de SwissLife Assurance et Patrimoine et directeur de la distribution. Il nous reste environ 500 millions d’euros de vieux contrats non transférés, qui pourront l’être au fur et mesure à la demande des clients. » Une somme modeste à l’aune des 5 milliards d’euros d’épargne logés dans des PER chez cet acteur.

En revanche, avec le temps, les transferts devraient être mieux traités. Selon une étude menée par le site spécialisé MoneyVox, « les délais de transferts d’un ancien contrat à un nouveau sont perfectibles puisqu’il faut compter environ trois à quatre mois et parfois plus d’un an pour que ce soit effectif. » Pourtant, la profession a pris des engagements pour que les transferts d’un assureur à un autre se passent bien. Mais quelques acteurs traînaient des pieds. Par ailleurs, techniquement, certains transferts sont complexes à réaliser. Enfin, quelques acteurs sont vraisemblablement débordés par les demandes. Les choses devraient progressivement rentrer dans l’ordre. « On s’attend à ce que le marché du PER soit plus liquide que celui des anciens placements d’épargne retraite car il a été construit dans ce sens », estime Benoit Courmont.

Côté entreprises aussi, des transformations ont eu lieu, en particulier sur les produits inter-entreprises. Lorsque ce sont les sociétés qui sont à l’initiative, elles profitent souvent de cette remise à plat pour harmoniser leurs gamme entre le PER obligatoire (PEROB), ex-article 83, et le PER collectif (PERECO), ex-Perco. Pourtant, historiquement, ces produits étaient gérés par des acteurs différents, l’article 83 étant un produit assurantiel et le Perco un produit bancaire. « Désormais les entreprises veulent une harmonisation des gammes financières et un interlocuteur unique afin d’avoir une communication simplifiée et harmonisée vis-à -vis de leurs collaborateurs », constate Alexis de Rozières. Cela pousse les acteurs à créer des partenariats. AG2R La Mondiale travaille par exemple avec Natixis Interépargne, Amundi s’est rapproché de Crédit Agricole Assurances… De son côté, Swiss Life a lancé, en février 2021, un dispositif destiné aux chefs d’entreprise des TPE/PME et à leurs salariés, composé d’un Plan d’épargne inter-entreprises (PEI) et d’un Perco assurantiel, gérés par Natixis Interépargne. « Le PER compte-titres n’est pas vendu en dehors des banques, explique Éric Le Baron. Le format assurance vie a plus de frais mais il possède un attrait fiscal et avec un tel produit on sait rémunérer les distributeurs. »

Pour que l’opération séduction des épargnants se poursuive, la performance devra être au rendez-vous. Pour ce produit de long terme, le législateur a prévu une gestion pilotée à horizon retraite comme mode de gestion par défaut avec une exposition au risque dégressive dans le temps. Cette dernière est encadrée par arrêté : l’épargne doit être allouée entre des actifs risqués et des actifs peu risqués selon une proportion qui évolue en fonction du temps restant avant l’échéance de la retraite. Ainsi, pour un profil équilibré - celui qui prévaut en l’absence d’autre choix - les actifs peu risqués doivent représenter au moins 20 % de l’allocation à partir de dix ans avant la date de liquidation envisagée par le titulaire. Leur part doit monter à 50 % du PER à partir de cinq ans avant l’échéance et à 70 % à partir de deux ans avant la retraite. L’adhésion à ce mode de gestion dépend beaucoup du réseau de distribution. Certains professionnels critiquent le côté automatique des grilles de cette gestion, qui conduit à réaliser des arbitrages sans prendre en compte le contexte de marché. Mais, selon Benoit Courmont, les avantages pèsent plus lourd dans la balance que les inconvénients : « Par le passé, dans les contrats retraite, les taux d’unités de compte étaient ridicules alors que la prise de risque avait du sens dans ces produits de long terme. Le côté automatique est positif dans le sens où il facilite une prise de risque adaptée à l’objectif d’investissement. » Dans une étude de septembre dernier, le cabinet Insight AM et la société de gestion Fidelity International ont demandé aux Conseillers en gestion de patrimoine (CGP) quel était le mode de gestion qu’ils proposaient prioritairement à leurs clients. La gestion libre (50 %) et la gestion pilotée par le CGP (47 %) ressortent loin devant la gestion à horizon (25 %). A contrario, cette dernière est favorisée (74 %) chez les conseillers bancaires.

Quel que soit le mode de gestion favorisé, rares sont les acteurs à avoir misé sur les actifs illiquides alors même que l’horizon de placement du PER s’y prête bien. Quelques contrats les incluent toutefois. Eres propose ainsi une gamme de fonds large, incluant de l’immobilier et, depuis l’année dernière, la maison a ajouté plusieurs fonds de private equity à la gamme financière de ses contrats PERIN. « L’assureur porte la liquidité de ces produits, c’est pourquoi rares sont ceux acceptant cette classe d’actif sur des contrats transférables comme le PER, rappelle Alexis de Rozières. Certains sont plus ou moins appétants d’autant qu’un assureur ne peut pas interdire un transfert de contrat.» Reste qu’avec l’essor de ces supports dans l’assurance vie, les clients sont demandeurs. « On voit un intérêt croissant pour l’immobilier et le private equity, reconnaît Benoit Courmont. On y réfléchit. » De nombreux acteurs sont encore dans l’expectative, attendant d’y voir plus clair sur le comportement des épargnants, notamment sur la part des sorties anticipées pour l’acquisition de la résidence principale. « Cela représente moins de 0,2 % des sorties », évalue Antoine Delon. Les gammes devraient donc s’enrichir au fil du temps. Par exemple, cette année, Eres commercialise un produit structuré dans ses PER. « C’est une classe d’actifs prisée par les CGP et la configuration de marché est relativement incertaine, justifie Alexis de Rozières. Ces produits permettent d’aller chercher du rendement avec une protection. Nous avons choisi un produit lisible, construit sur un indice public et avec une barrière de protection relativement importante. »

Le potentiel du PER ne semble donc pas épuisé. Outre la poursuite des opérations de transfert, l’équipement devrait rester encore dynamique dans les prochaines années. « De nouveaux distributeurs, comme les banques et les CGP, étaient positionnés sur l’assurance vie et ils investissent désormais ce marché de l’épargne retraite », souligne Benoit Courmont. Les bancassureurs en particulier ont une force de frappe conséquente, via leurs réseaux, pour équiper la clientèle retail. « Aujourd’hui le PERIN est adopté mais les bancassureurs sont encore peu présents, estime Éric  Le Baron. On ne constate pas d’effet d’entraînement. Le gros est encore à venir. » Le PER, de part ses atouts patrimoniaux, pourrait en outre venir grignoter des parts de marché à l’assurance vie dans le patrimoine des Français. Certains acteurs pourraient cependant choisir de lever le pied sur la dynamique commerciale. En effet, le PER coûte cher à distribuer pour des versements modestes. « En assurance vie les primes sont plus élevées, on peut se rémunérer plus vite sur les encours, indique Éric  Le Baron. Nous allons réguler notre croissance entre PER et assurance vie pour équilibrer nos coûts d’acquisition. » Pas de quoi entacher le développement du PER à long terme.