Enquête

Le PER manque d’impact

Avec la crise sanitaire, le lancement du PER s’affiche en demi teinte. Retour sur les problématiques liées à sa mise en place et sur les perspectives des années à venir

Le 1er octobre 2019, le plan épargne retraite (PER), nouveau dispositif promulgué par le gouvernement, démarrait sa commercialisation. Tout avait commencé quelques mois plus tôt, le 24 juillet 2019, avec l’adoption de l’ordonnance sur la réforme de l’épargne retraite contenu dans la loi Pacte. Le texte validait la création des nouveaux produits désormais connu sous les noms de Perin (plan épargne retraite individuel) et Percol (plan épargne retraite collectif). Seize mois plus tard, où en sont les dispositifs destinés aux particuliers et aux entreprises ? Alors que la France est plongée dans la deuxième vague de la pandémie liée au SARS Coronavirus-2, la loi Pacte a-t-elle eu l’impact escomptée ? Comment ces produits ont-ils été accueillis par les épargnants français et par les fournisseurs de solutions ? Retour sur un premier bilan dressé au cours des deux tables rondes qui se sont tenues en digital, à l’occasion des troisièmes « Rencontres d’actualité : Epargne salariale & retraite entreprise » de L’Agefi Actifs.

Un lancement en demi-teinte

Au cours de la première table ronde, un premier constat s’est imposé : après un départ très prometteur les nouveaux dispositifs n’ont pas crée le raz de marée attendu. Au 30 juin 2020, l’encours en épargne retraite d’entreprise collective s’établissait à 20,5 milliards d’euros (1) dont 4,8 milliards d’euros sur les nouveaux PER d’entreprise collectifs. « L’accueil a été bon, notamment sur la partie collective, où près de 530.000 salariés bénéficient des dispositions du nouveau PER dans plus de 130.000 entreprises dont 90 % sont issus de la transformation d’anciens Perco ou anciens dispositifs », indique Arnaud Jacoulet, directeur épargne salariale & épargne à l’AFG. La proximité des caractéristiques entre l’ancien Perco et le nouveau Percol a permis de faciliter cette transition dans les premiers mois de commercialisation.

Sur les 130.000 entreprises équipées d’un nouveau dispositif au 30 juin, seules 38.000 l’ont fait sur le premier semestre 2020. Car début 2020 les choses se gâtent… La crise du coronavirus frappe l’ensemble des économies mondiales et la France vit son premier confinement entre mars et mai. « La crise sanitaire a totalement modifié les feuilles de route des directions des ressources humaines en 2020. Beaucoup de grandes entreprises avaient pris le sujet à bras le corps mais ont dû mettre en pause leurs initiatives pour parer au plus urgent, comme la mise en place du télétravail ou la gestion de la trésorerie », a détaillé Frédéric Barroyer, directeur épargne dans l’entreprise pour Société Générale Assurances. Un coup de frein imprévisible qu’il faut bien entendu prendre en compte pour analyser le lancement du PER. « Les 12 mois écoulés restent malgré tout encourageants avec par exemple l’ouverture de 2.600 PER obligatoires en remplacement des articles 83 », tempère le dirigeant.

« Retard à l’allumage »

Sur la partie individuelle, les experts concèdent un « retard à l’allumage » surtout pour la partie compte-titres. Un retard qui s’expliquerait notamment par le manque d’outils directement à disposition des gérants d’actifs pour mettre en place des enveloppes que les bancassureurs maitrisent depuis de nombreuses années déjà. Une autre explication tient aussi dans les priorités que se sont fixées les sociétés de gestion. « Dans un premier temps, les gérants d’actifs, en particulier les gérants internationaux, ont préféré se concentrer sur leur savoir-faire historique, à savoir la conception de produits d’investissement et la construction de grilles d’investissements adaptées à ces nouvelles offres PER, plutôt que sur les enveloppes elles-mêmes », confirme Henri Chabadel, directeur des investissements France, Belgique, Luxembourg pour Blackrock.

Autre élément d’explication pour ces difficultés : la réforme des retraites avortée. « Tant que le problème des retraites ne sera pas réglé il sera très compliqué de vraiment travailler sur l’épargne retraite. Trop de zones de flou sont encore présentes pour les organismes comme pour les particuliers », estime Thibault Lanxade, président directeur général de Jouve, société spécialisée dans l’accompagnement digital des entreprises. S’il est quasiment acté que les pensions seront réduites et qu’un besoin de capitalisation complémentaire sera nécessaire, l’absence de chiffres précis limite la projection des épargnants sur l’avenir.

Méconnaissance du PER

Par ailleurs, la connaissance et la compréhension des nouveaux produits disposent d’une bonne marge de progression. Dans une enquête publiée par le groupe BPCE mardi 17 novembre 2020 (1), on apprend que seuls 21 % des Français ont déjà entendu parler du PER et que seulement 16 % comprennent de quoi il s’agit. Des chiffres qui confirment les impressions des professionnels. « Il y a un vrai besoin de pédagogie car les Français sont d’excellents épargnants mais de mauvais investisseurs. Les acteurs de l’épargne retraite ont un rôle crucial à jouer pour prodiguer un conseil et un accompagnement de qualité. C’est un enjeu majeur pour la réussite des nouveaux dispositifs et plus généralement de l’épargne de long terme en France », a insisté Arnaud Jacoulet. Un point de vue partagé par l’ensemble des panelistes et notamment Henri Chabadel. « Il faut faire passer les Français d’une logique d’épargne à une logique d’investissement. L’horizon de placement pour se constituer un capital en vue de la retraite est très long, il faut savoir prendre du risque, en particulier lorsque les rendements sont bas. Pour cela, nous devrons mettre en place des outils technologiques à vocation pédagogique leur permettant de se projeter dans l’avenir », a-t-il expliqué. Le numéro un mondial de la gestion d’actifs aimerait, à l’instar de ce qu’il fait déjà aux Etats-Unis, proposer aux épargnants français des outils de visualisation et d’anticipation sur leurs investissements. « Nous devons être capables de leur dire : voilà ce que vous pourrez espérer à 10, 15, 20 ans selon votre capital initial, votre allocation type et vos investissements. Tout en leur expliquant bien les risques associés », poursuit Henri Chabadel.

Pour l’effort pédagogique des acteurs du marché, la loi Pacte a tout de même été très bénéfique. « L’harmonisation de tous les dispositifs, notamment sur les possibilités de sorties en rente ou en capital au cours de la durée de vie du produit est une avancée fondamentale », affirme Frédéric Barroyer. Le gouvernement a simplifié une véritable usine à gaz tout en donnant une vraie incitation fiscale aux nouveaux PER avec la diminution du forfait social pour les entreprises et la possibilité de déduire les versements volontaires pour les particuliers. « La convergence des enveloppes offertes en entreprise et des offres disponibles à titre individuel est également une avancée importante », a précisé Henri Chabadel faisant notamment référence à la possibilité pour les particuliers de fusionner leur dispositif individuel au sein d’un dispositif collectif.

Le salut de la gestion pilotée

Afin d’asseoir l’épargne de long terme dans le paysage français, le gouvernement a misé sur la gestion pilotée. Rendue obligatoire sur le Perco depuis la loi Macron, elle est également proposée par défaut sur les Perin et Percol. « Il faut que les détenteurs de Perco / Percol exploitent mieux les atouts de la gestion pilotée par horizon ; cette option ne rassemble que 30 % des encours quand on s’approche plutôt des 90 % sur les produits assurantiels », a souligné Frédéric Barroyer. « Un tiers, ce n’est déjà pas si mal compte tenu du fait que cela ne fait que 4 ou 5 ans que c’est en place », a néanmoins tempéré Arnaud Jacoulet précisant que la gestion pilotée était un outil indispensable pour orienter l’épargne des Français vers l’économie productive.

Retours d’expérience terrain

Le décor autour de l’épargne salariale étant planté, le second débat s’est attaché à décrire dans des entreprises de tailles différentes comment le nouveau dispositif s’étaient mis en place et quel accueil lui avait été réservé.

Sans surprise, la crise sanitaire aura dicté sa loi. « Le sujet étant assez technique, nous nous étions préparés à la sortie de la loi Pacte en ayant entamé tôt des discussions avec nos organisations syndicales », a expliqué Antoine Lajoanie, head of benefits for Europe and France du groupe Sanofi. « En outre, le fait de disposer d’un contrat de type article 83 et d’un Perco nous a conduit depuis de nombreuses années à tenir des réunions régulières et des comités de suivi avec nos partenaires sociaux. De fait, de façon concomitante à la sortie de la loi, nous leurs avons présenté les évolutions législatives et les nouvelles offres de marché », a-t-il ajouté. Pacte ne constituait donc pas une révolution compte tenu de la compatibilité du dispositif en place dans l’entreprise, et notamment sa gestion pilotée par défaut.  Cette gestion des priorités en raison de la crise sanitaire a donc pénalisé la mise en place des nouveaux dispositifs. Cela a également été le cas chez Carrefour France où Teddy Cachan, directeur Rémunération & Avantages Sociaux a évoqué le choix du groupe de réfléchir dès la fin de l’année dernière à l’évolution des dispositifs en intégrant les impacts de la réforme des retraites. Par la suite, l’entreprise n’a pas pu lancer de discussions avec les organisations syndicales. « Nous avons temporisé durant le premier semestre 2020 et nous comptons relancer le sujet en 2021 », a indiqué le responsable.

De son côté, missionné par Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances et de la Relance, et Elisabeth Borne, ministre du Travail, afin de promouvoir les dispositifs de participation et d’intéressement auprès des branches professionnels et des PME, François Perret, directeur général, Pacte PME, ambassadeur à l’intéressement et la participation, a insisté sur le fait que plusieurs nouveautés étaient à relever depuis la sortie de la loi Pacte. « Cette dernière a un peu écrasé le reste, tant dans le domaine législatif que réglementaire », a-t-il souligné. « Au sein de la loi ASAP qui vient d’être adoptée, les entreprises ont ainsi la possibilité, à titre expérimental, de passer un accord non pas sur trois ans mais sur un an seulement, et éviter ainsi un phénomène de paralysie lié entre autres à la crise. Il a également été beaucoup fait pour mieux communiquer sur les dispositifs et aider les entreprises à la rédaction d’accords, notamment via l’Acoss », a rappelé François Perret.

En tant que directeur retraites et assurances collectives chez Natixis Interépargne, Patrick Behanzin a apporté la vision du distributeur et de l’évolution du marché de l’épargne salariale. Celui-ci a évolué différemment, entre, d’un côté les teneurs de compte/sociétés de gestion et d’un autre les assureurs. « Chez les premiers, nous avons constaté que de nombreux Perco ont été transformés notamment au sein des PME, ce qui n’a pas été le cas dans les grandes entreprises qui ont été plus lentes à faire évoluer leur dispositif », a-t-il indiqué. Quoi qu’il en soit, depuis le déconfinement de mai-juin, un élan est perceptible dans les appels d’offres de grandes entreprises qui demandent à transformer leur PER, ou à demander conseil sur le plan le mieux approprié pour elles. « Nous avons constaté un retard au décollage mais qui est en passe d’être comblé désormais », a-t-il constaté, en évoquant pas moins de quinze appels d’offres d’entreprises de taille significative en l’espace de quelques mois.

Source : Baromêtre BPCE l'Epargne

Les salariés encore peu demandeurs

Une partie du débat a également été consacrée à l’appétence des salariés pour l’épargne salariale. Avec un constat : ces derniers s’intéressent encore peu aux nouveaux dispositifs. « Les partenaires sociaux y sont plus attentifs », a reconnu Antoine Lajoanie. Il y a notamment beaucoup d’intérêt pour les Perin. Pour expliquer cet état de fait, le responsable avance une explication : les grandes entreprises ont déjà développé une offre conséquente et ne sont pas autant demandeurs que les PME. Par ailleurs, il y a une question de temps nécessaire entre la réalisation de cette loi et l’adaptation du marché. « Jusqu’à maintenant, nous avions une offre bancaire et une offre assurantielle. Désormais, nous sommes en présence d’une segmentation selon l’horizon temporel proposé par les dispositifs, entre une épargne à moyen terme à débloquer en phase d’activité et une épargne de long terme avec pour horizon la retraite », a noté Antoine Lajoanie.

Pour François Perret, les grands groupes sont couverts à 90 % en matière d’épargne salariale. Mais plus on descend dans la taille de l’entreprise, plus le poids de l’épargne salariale est faible. Fort de ce constat, « il est nécessaire de démocratiser l’épargne salariale en l’ouvrant aux entreprises de moins de 50 salariés », insiste-t-il. Si ce sont dans ces entreprises que l’enjeu est fort pour l’épargne salariale, le chemin à parcourir semble encore long. « Sur les 18 branches que nous avons rencontrées afin de rappeler l’engagement d’une négociation au niveau de la branche et la mise en place d’un accord type, nous nous sommes souvent rendu compte que le dossier n’était pas sur le haut de la pile. Par ailleurs, deux éléments ont posé question chez certains syndicats : les réserves posées sur les conséquences de la suppression du forfait social au 1er janvier 2019 sur le financement de la Sécurité sociale et le risque d’effets de substitution entre le développement de l’épargne salariale et l’évolution des rémunérations fixes. Il faut rappeler que l’intéressement et la participation sont un complément de rémunération et non un substitut aux salaires... », a-t-il expliqué.

Du côté des entreprises de moins de 50 salariés, le décalage semble réel entre ce que permet la loi et la réglementation, et la perception des salariés qui trouvent l’ensemble compliqué. « Les PME considèrent que ce n’est pas pour elles et sous-estiment encore l’usage qu’elles peuvent faire de l’intéressement dans leur entreprise pour fidéliser des salariés, embarquer les équipes autour d’un projet », résume François Perret. A ce titre, les participants ont également pointé les confusions entre participation et intéressement. Les salariés ne voient pas que l’intéressement va beaucoup plus loin en embarquant les salariés dans des objectifs sociaux ou environnementaux par exemple ou de gestion de projets, ce que les accords d’intéressement offrent pour les entreprises de toutes tailles.

Les chiffres clefs de l’épargne retraite collective (*)

 

- 20,5 milliards d’euros (+8,5 % sur un an) d’encours en épargne retraite d’entreprise collective dont 4,8 milliards d’euros sur les nouveaux PER d’entreprise collectifs.
- 3,1 millions de bénéficiaires d’un dispositif dont 530.000 d’un nouveau PER d’entreprise collectif (130.000 entreprises).
- Sur le premier semestre 2020, près de 31.000 entreprises ont transformé leur ancien dispositif PERCO en nouveau PER d’entreprise collectif et près de 7.000 ont mis en place ce nouveau dispositif pour leurs salariés.
- 1,75 milliards d’euros de versements tous dispositifs confondus (+0,5 % en un an) alors que les rachats sont en baisse de 8 %.
- 274.500 entreprises signataires d’un PERCO ou PER d’entreprise collectif (+11 % en un an et près de +4 % sur le premier semestre 2020).

(*) Au 30 juin 2020, source AFG

Une communication indispensable

Pour expliquer cette méconnaissance, Antoine Lajoanie a rappelé que les Français n’ont pas encore intégré l’idée qu’il est nécessaire de se constituer un complément de retraite. Alors qu’ils y sont destinés, le Perco et le Plan d’épargne groupe (PEG) sont surtout perçus comme un moyen d’utiliser la redistribution du profit de l’entreprise bien avant la retraite et avec une fiscalité optimisée, comme lors de l’acquisition de sa résidence principale. « Voilà qui montre bien combien les Français ne sont pas préparés à ce défi. C’est un vrai enjeu pour nous de communiquer sur un dispositif qui, il est vrai, est loin d’être simple », a reconnu le responsable. « Le choc de simplification existe pour les petites entreprises mais pas pour les grandes ! », a-t-il insisté.

Il sera donc important de diffuser l’information sur l’épargne salariale et ses bénéfices dans l’entreprise. Pour cela, la loi Pacte prévoit une formation annuelle des membres des conseils de surveillance des fonds. Mais tous les intervenants à la table ronde ont convenu qu’il fallait aller plus loin.

Comme distributeur, Natixis Interépargne a déjà mis en place des programmes de formations dans les entreprises. Tout en reconnaissant que le chantier sera de longue haleine et coûteux. Et il faudra se servir de tous les outils. Applications et simulateurs et autres outils digitaux y ont leur place naturellement mais François Perret milite pour que l’on s’appuie également sur des réseaux de proximité de l’entreprise, à l’instar des experts-comptables. Ces solutions viendront en complément de la politique de communication du gouvernement et de l’information mise en place par l’AMF, via ces Rencontres de l’épargne salariale qui utilise des relais territoriaux. « Ce sujet est essentiel et la digitalisation ne pourra pas tout faire », a indiqué Antoine Lajoanie. En outre, il ne faut pas se limiter aux « sachants » (RH, conseils, etc) alors que les dispositifs dans les grandes entreprises, sont nombreux, moins visibles tout en représentant un investissement conséquent au profit des salariés.

Une marge de progression

Finalement, la crise, le débat sur les retraites, la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat, la perception des salariés ont pénalisé le développement de l’épargne salariale. D’autant que si l’enveloppe a été simplifiée, elle sous-entend désormais un travail d’accompagnement plus complexe. « Avant la Loi Pacte, les Perco étaient associés à une fiscalité non individualisée. Désormais avec le PER, les dispositifs restent collectifs, mais avec des impacts patrimoniaux importants liés à la situation fiscale et personnelle de chaque épargnant », a conclu Patrick Behanzin. 

(1) Enquête AFG sur l’épargne retraite du 30 juin 2020.

(2) 2.050 Français ont été interrogés fin septembre sur leurs habitudes d’épargne en temps de Covid-19 et notamment celles pour leur retraite.