Comprendre le scandale Orpéa en trois épisodes

Alors que de nouvelles révélations doivent bientôt sortir, les investisseurs font face à l’incertitude.

Après le choc des accusations, le temps des réactions. La publication du livre Les fossoyeurs par le journaliste indépendant Victor Castanet a plongé Orpéa dans une tourmente jusqu’à présent inégalée. Si le groupe d’Ehpad privés trainait déjà son lot d’accusations de maltraitances, les témoignages apportés dans l’ouvrage, fruit de trois ans d’enquête, trouvent une caisse de résonnance beaucoup plus importante. Un écho sans aucun doute amplifié par la crise sanitaire qui cristallise l’attention de toute la population sur le sort des personnes âgées depuis bientôt deux ans. Pour y voir plus clair, voici le résumé des épisodes précédents.

Épisode 1 : le scandale est révélé

Lundi 24 janvier marque le début des problèmes pour Orpéa. Le Monde publie les bonnes feuilles du livre Les fossoyeurs et déclenche un raz-de-marée de réactions scandalisées. Les extraits comportent en effet des accusations graves et des témoignages accablants. Le confort et les soins aux résidents seraient sacrifiés sur l’autel de la rentabilité. Non seulement le personnel serait en sous-effectif, mais le matériel de soin serait même rationné. Le livre accuse aussi le groupe de malversations financières, notamment de détournement de fonds publics. La sanction boursière ne se fait pas attendre : à la mi-journée, Orpéa voit son action suspendue après une perte de plus de 16 %, entraînant avec elle son concurrent Korian (-14 %).

C’est le début du cauchemar pour Orpéa. La planète médiatique s’emballe, les politiques s’en mêlent et de nouvelles familles racontent leurs propres histoires. Des résidents oubliés plusieurs heures par terre à d’autres croulant dans leurs couches souillées une demi-journée… L’horreur s’affiche au grand jour et le cours de Bourse continue sa descente aux enfers. Au total, il aura dévissé de 62 % entre le début de l’année et le 10 février dernier. Face à l’ampleur de la polémique, le Gouvernement hausse le ton.

Épisode 2 : les têtes tombent

Il leur aura fallu une semaine pour prendre cette polémique au sérieux. Pendant sept jours, les dirigeants d’Orpéa se sont terrés dans une position cynique, dénonçant des accusations « mensongères, outrageantes et préjudiciables ». Mais le dimanche 29 janvier la donne change. Le groupe publie un communiqué de presse annonçant le limogeage de son directeur général Yves Le Masne, avec « effet immédiat ». Il est remplacé par Philippe Charrier, président non exécutif du conseil d’administration d’Orpea. Cet ancien de Procter & Gamble se retrouve chargé « de faire toute la lumière sur les allégations avancées, en s’appuyant en particulier sur les missions d’évaluation confiées par le conseil d’administration à deux cabinets indépendants [Grant Thornton et Alvarez & Marsal , ndlr]», indique le groupe. Une exfiltration en catimini attendue mais qui a de quoi laisser sur sa faim. « Il est logique de faire sauter celui qui était à la tête du système, mais il est ahurissant de ne pas pouvoir l’entendre s’expliquer sur les faits reprochés », regrette Julien Wargny, fondateur du cabinet de gestion de patrimoine Fennas.

Philippe Charrier, et le directeur général France Jean-Christophe Romersi ont été reçus mardi 1er février par Brigitte Bourguignon, ministre chargée de l’Autonomie. Le matin même de cette convocation, la ministre annonçait le lancement de deux enquêtes sur Orpéa, une administrative par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et une financière par l’Inspection générale des finances (IGF). Avec en bonus une visite des Agences régionales de santé (ARS) dans chacun des établissements du groupe.

Las, l’opprobre continue pour l’ancien leader des Ehpad privés, longtemps préféré à son concurrent Korian par les investisseurs. Ces derniers, échaudés par une crise dont ils n’entrevoient pas la fin, commencent à se mobiliser.

Épisode 3 : les actionnaires se positionnent

Partir ou rester ? Les investisseurs auront vite tranché. Sycomore, Comgest, Edmond de Rostschild : les sociétés de gestion présentes au capital d’Orpéa vendent leurs positions sans se faire prier. La dégradation de la note d’Orpéa a rendu le titre incompatible avec leur positionnement d’acteurs « engagés » surtout pour celles qui, comme Sycomore, misent beaucoup sur l’ESG.

Le gérant Mirova s’est distingué en adressant une lettre ouverte au président d’Orpéa. La société de gestion, actionnaire à hauteur de 3,9 % fin 2021, lui fait ainsi part de sa volonté de rester présente au capital mais expose aussi ses conditions. Elle demande notamment au groupe d’obtenir le statut de « société à mission ».

Interrogée par la rédaction sur son manque de réaction lors des précédentes alertes, Mirova a assuré « avoir déjà demandé des efforts supplémentaires à Orpéa par le passé » et avoir maintenu sa position par conviction. « En tant qu’investisseur responsable, la dépendance est un secteur que nous nous devons de financer même si nous sommes conscients de ses risques, a indiqué Hervé Guez, son directeur des gestions action, taux et solidaire. Orpéa répond aux besoins sociétaux de la dépendance et de la fin de vie, en gérant des pathologies complexes ». Pour Julien Wargny, les gérants ne prennent pas « beaucoup de risques à rester au capital d’Orpéa étant donné qu’il y aura certainement plus de contrôles à l’avenir ». Le CGP, qui a préféré tenir ses clients éloignés du secteur de la santé, pointe des intérêts incompatibles. « Faire entrer un fonds d’investissement au capital d’un Ehpad c’est faire entrer un loup dans la bergerie, fustige-t-il. Les Ehpad sont des machines à cash opaques qui bénéficient en plus de subventions publiques. »

Et puis il y a le cas BlackRock. Le premier gestionnaire d’actifs au monde s’est distingué de ses concurrents en se renforçant au capital d’Orpéa. Une décision surprenante qui ne relèverait pas d’un véritable choix mais d’un transfert d’actions par des contreparties.

Immobilier : la fin de l’emballement sur le sanitaire ?

Si les investisseurs boursiers ont pu prendre la poudre d’escampette, la donne est différente pour leurs compères immobiliers, bloqués par des titres moins liquides que des actions. Le revers de la médaille pour l’investissement immobilier en Ehpad qui attire en masse les épargnants depuis plusieurs années.
Pour preuve, les SCPI à prépondérance santé et éducation ont attiré 25 % de la collecte en 2021 selon l’Aspim et l’IEIF, soit le deuxième plus gros flux après les Bureaux (45 %). Deux se distinguent particulièrement : Pierval Santé d’Euryale AM et Primovie de Primonial REIM. La première a collecté 780 millions d’euros l’année dernière et présenté un taux de distribution de 5,33 %. Celui de sa concurrente est plus modeste : 4,60 %. Des rendements forcément attractifs comparés à ceux du fonds euro. Les deux SCPI investissent massivement dans le secteur médico-social. Il représente 60 % du parc de Pierval Santé et près de 74 % de celui de Primovie. Contactées, les deux sociétés n’ont pas donné suite aux sollicitations de la rédaction.
Dommage, car l’affaire Orpéa pourrait bien jeter un froid sur l’engouement des épargnants pour la santé. « A court terme, ils pourraient se montrer plus frileux qu’ils ne le sont depuis deux ans, anticipe un expert de l’investissement immobilier. A long terme, les exploitants de ces établissements, soumis à la pression publique et gouvernementale pour investir davantage, pourraient se montrer plus durs sur les négociations des baux afin de limiter la réduction de leurs marges ».
Selon lui, le rapport de force entre les exploitants d’Ehpad et les propriétaires de leurs murs tournent déjà en faveur des premiers. « Ce sont des actifs monovalents souvent mal situés, affirme-t-il. Comme il est très compliqué d’en changer l’usage, les gérants n’ont pas d’autres choix que de trouver un autre locataire ayant une activité similaire. » Une difficulté qui donne des arguments aux exploitants pour négocier ou renégocier leurs baux (entre 10 et 12 ans).

Dans le prochain épisode : de nouvelles révélations

Au-delà des enquêtes internes et publiques, une nouvelle vague de révélations est attendue avec la diffusion le 1er mars prochain d’un Cash investigation sur le sujet des Ehpad.

De son côté, Mirova n’entend pas alléger sa vigilance. « Toutes les options sont sur la table », a confirmé Hervé Guez. Les gérants pourraient aussi bien vendre leurs titres que se renforcer et pourraient même aller jusqu’au dépôt d’une résolution.

Le feuilleton Orpéa est donc loin d’être terminé et pourrait même se transformer en crossover avec Korian, son concurrent qui se voit lui aussi emporter dans la tourmente. Mais malgré l’ampleur de la polémique et aussi choquants que puissent être les témoignages, il faut raison garder. « Ces groupes ne peuvent pas s’effondrer, temporise Julien Wargny. Des têtes vont sauter, les contrôles vont se renforcer et les actions vont remonter ». Déjà les analystes financiers anticipent une baisse de la rentabilité des Ehpad en cas de durcissement du cadre réglementaire. Au plus grand soulagement des familles mais sans doute pas à celui des investisseurs.