AU FIL DU PATRIMOINE

La réforme des retraites fait trembler la prévoyance

Mathilde Castagna
Selon les modalités, le tarif des contrats prévoyance risque de s’envoler. Les porteurs de risques devront aussi revoir leurs provisions à la hausse.
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A l’annonce du nouveau gouvernement d’Elisabeth Borne, le message est clair : la prévoyance sera un sujet central du prochain mandat. Doté d’un nouveau titre, le ministère de la Santé et de la Prévention – une première dans l’histoire de la Ve République – envoie un signal fort. « La population active et âgée va augmenter d’environ 1,5 million de personnes dans un avenir proche tandis que, en parallèle, le coût du risque prévoyance est de plus en plus difficile à assumer pour les acteurs », annonce David Mariuzza, associé au sein du cabinet Addactis. Un défi pour l’ensemble de l’écosystème.

Reste que la réforme des retraites est de retour sur la table, et les parties sont sur le point d’entrer en négociations. L’exécutif planche sur un rallongement de la vie active de trois ans, soit un départ à la retraite à 65 ans. Ce qui reviendrait à multiplier le nombre de personnes fragiles et actives sur le marché. « Le recul de l’âge de départ aura un impact certain et direct sur les contrats prévoyance. Il sera principalement porté sur le risque d’arrêt de travail, d’invalidité et de décès des actifs », explique Agnès Riu, directrice prévoyance du groupe Vyv.

Hausse de la sinistralité

En maintenant des salariés plus longtemps dans la vie active, le gouvernement rallonge d’autant la période de la couverture assurantielle. Si la réforme est appliquée, les contrats prévoyance seront effectifs trois années de plus et couvriront des personnes de plus en plus âgées, plus fragiles et donc à plus haut risque. « La sinistralité va alors augmenter », assure Agnès Riu.

En réponse au rallongement de la vie au travail, les acteurs du marché s’accordent pour affirmer qu’il faudra s’attendre à une hausse des tarifs. « Les cotisations devraient, en moyenne, augmenter d’environ 15 %, avec de fortes disparités selon le niveau de couverture du risque invalidité et le contrat de prévoyance, collectif ou individuel », annonce la directrice prévoyance du groupe Vyv. En fonction de la nature du contrat, la hausse tarifaire pourrait atteindre jusqu’à 40 %. « Plus on est âgé, plus les problèmes de santé sont présents, cela entraînera des primes plus élevées », observe Eric Bensimon, président du groupe Rodin et adhérent de la CNCEF Assurance.

Mais ce n’est pas l’unique point d’ombre. Dans le suspense des négociations, les acteurs plaident pour une entrée en vigueur par paliers mais, surtout, que la réforme ne soit pas appliquée sur certaines populations comme celle touchée par l’invalidité. « Si les personnes actuellement en invalidité sont aussi concernées par cette réforme, les assureurs devront en plus augmenter leurs provisions d’environ 20 %, soit l’équivalent de presque une année entière de cotisations », lance Agnès Riu.

En cas d’invalidité, les assurés reçoivent des rentes jusqu’à atteindre l’âge de départ à la retraite. Les assureurs qui n’ont pas pris en compte ce risque dans leur exercice comptable devront alors augmenter leurs provisions, pour faire face à cette charge financière supplémentaire que représentent trois années de plus sur le marché du travail. De son côté, le cabinet Addactis anticipe une hausse plus importante, qui pourrait être de l’ordre de 25 %.

Le but est principalement de ne pas perturber un marché déjà sur le fil, mais surtout de ne pas créer un effet dissuasif dû à la hausse des cotisations.

Perte de pouvoir d’achat

En 2022, le groupe Vyv estimait le coût de l’imprévoyance à 15 milliards d’euros par an (voir le schéma ci-dessus). La somme représente les prestations de prévoyance non servies – en raison d'un défaut ou d'une insuffisance de couverture – aux personnes en situation d’incapacité, d’invalidité, de perte d’autonomie ou de décès. « Si les prix deviennent dissuasifs, les clients risquent de réduire leur assiette de couverture », explique Eric Bensimon. Les actifs sont les plus touchés par ce phénomène de couvertures insuffisantes, voire inexistantes. D’après les résultats de l’observatoire du groupe Vyv, ils représenteraient 56 % du montant des prestations de prévoyance non servies, soit 8,4 milliards d’euros.

De plus, toute hausse de tarifs réduit le pouvoir d'achat des épargnants, d’ores et déjà mis à mal par l’inflation. « L'effort consenti (afin d’être couvert) affecte leur niveau d'épargne, argumente le président du groupe Rodin. Les intermédiaires sont déjà aujourd'hui affectés par l’inflation ; les Français, dans cette période où le pouvoir d'achat est en berne, épargnent moins ; la hausse de tarif ne fera qu’augmenter cet état de fait. »

Les concertations sur le projet de transformation des régimes de pension ont d’ores et déjà débuté. Le report à 65 ans de l’âge d’ouverture des droits à une pension devrait figurer dans le dernier chapitre des discussions qui aboutiront à un accord avant la fin de l’année.