Vers une verticalisation de la chaîne de valeur du trading

Christophe Grosset et Thibault Gobert, sales executive chez Spectrum Markets.
L’autonomisation croissante des investisseurs particuliers et l’irruption de néo-courtiers toujours plus disruptifs affectent la chaîne de valeur du trading. A l’apparition de cette néo-finance, décentralisée et spontanée, doit répondre l’émergence de néo-plateformes de négociation autour de chaînes de valeur plus intégrées, mais aussi plus spécialisées.
Christophe Grosset et Thibault Gobert, sales executive chez Spectrum Markets.

La négociation de produits financiers traverse aujourd’hui une mutation majeure. Prenons le trading en produits dérivés pour les particuliers. Les intermédiaires sont pris en étau entre deux tendances opposées. D’un côté, les investisseurs sont de plus en plus actifs, plus aguerris et plus nombreux, comme en attestent la forte augmentation du nombre d’ouverture de comptes et la croissance de l’activité moyenne de ces comptes depuis le début de la pandémie. Ils sont aussi souvent pionniers en matière de tendance d’investissement avant même la finance institutionnelle. Des ruptures aussi diverses que la généralisation des préoccupations ESG et l’essor des cryptomonnaies attestent de cette prééminence croissante du retail. Parmi les exigences de ce dernier figure aussi l’utilisation de solutions de trading personnalisées et économiques. Résultat, les intermédiaires sont acculés à proposer des grilles tarifaires toujours plus agressives pour attirer ces flux massifs d’ordres de trading. L’essor de l’activisme « retail » est ainsi indissociable de cette pression concurrentielle grandissante de la part de néo-courtiers ayant une stratégie d’expansion véritablement globale, avec les synergies que l’on peut deviner. La flambée boursière de l’éditeur de jeux vidéos GameStop et, plus récemment, de la chaîne de salles de cinémas AMC, atteste de cette mutation, dans un contexte par ailleurs exacerbé par un emballement du web social.

Quelles sont les incidences, pour l’industrie ? D’un côté, l’absence de levier de différenciation majeur prive les courtiers de leur capacité à maîtriser leurs prix, transformant l’accès au marché en une simple commodité. Mais de l’autre côté, les coûts qu’ils supportent sont loin d’être à la baisse. En plus de coûts d'exécution incompressibles, ils font en effet face à une pression règlementaire accrue. Si celle-ci leur permet certes de mieux personnaliser le service pour les investisseurs particuliers, elle impose parallèlement une conformité très coûteuse. Sans compter la course à l’innovation, qui impose en retour des investissements technologiques toujours plus onéreux.

Des baisses de commission compensées par des revenus implicites

La pression à la baisse sur les prix dans ce contexte de relative incompressibilité des coûts, voire de hausse tendancielle, a des conséquences bien réelles. La première, due à la recherche d’économie d’échelle, est une recomposition de l’industrie du buy-side et une concentration accrue des intermédiaires. Nous entendons tous les jours les campagnes de recrutement clients de la part de ces nouveaux mastodontes qui franchissent allègrement le million de clients en Europe, et dont les ambitions à venir sont significatives. Gageons que cette tendance est plutôt bénéfique au client final, qui investit dans un contexte de stabilité et de performance technologiques, du fait des moyens investis dans les plateformes et interfaces clients par le buy-side.

Autre conséquence, les courtiers sont contraints de chercher ailleurs la rémunération qu’ils perdent en commissions. Plusieurs possibilités existent. Une première solution consiste à prêter les titres dont ils sont dépositaires à des contreparties institutionnelles. C’est la pratique du SLAB (ou Stock Lending and Borrowing). Autre possibilité, certains courtiers cherchent à monétiser le flux d’ordres en provenance de leurs clients à travers des accords de distribution, rééquilibrant de facto la chaine de valeur entre l’amont (émetteurs, teneurs de marché) et l’aval (distributeurs).

Et le client final, dans tout cela ? Cette redistribution de la chaîne de valeur a pour conséquence vertueuse d’augmenter le service rendu à l’investisseur final sans augmenter le cout nécessaire à la mise en œuvre de l’investissement. Elle a comme autre effet bénéfique de favoriser l’innovation, disqualifiant les stratégies de statu quo, voire d’atrophie des services dans une optique de simple optimisation des couts. C’est sur ce point que le rôle prescripteur du courtier est clé, en proposant les instruments financiers d’un ou plusieurs émetteurs plutôt que d’autres, et s’étant assuré au préalable que ces émetteurs ont la réputation et la qualité de teneur de marché que les investisseurs particuliers sont en droit d’exiger.

Sanctuariser des pools de liquidité en y cantonnant les flux retail

Cette mutation somme le centre de la chaîne opérationelle, constituée par les plateformes de négociation elles-mêmes, de se réinventer. C’est en effet à ces acteurs qu’incombe la responsabilité de rapprocher les courtiers (Buy Side) et les fournisseurs de liquidité (Sell Side) autour de chaînes de valeur plus intégrées, mais aussi plus spécialisées. Une façon d’optimiser l’exécution et l’expérience client, mais aussi les services pre-trade et post-trade au bénéfice final de l’investisseur. Une façon aussi de sanctuariser des pools de liquidité en y cantonnant les flux retail, de façon à éviter que les contreparties professionnelles n’interviennent sur des facteurs techniques pour capter la valeur à la marge et distordre la liquidité.

Bonne nouvelle : la règlementation, qui favorise la mise en concurrence en prévoyant la création de plateformes de négociation alternatives de type MTF (plateforme multilatérale de négociation, ou Multilateral Trading Facility) dans le sillage de Mifid 2 et en organisant un véritable marché de capitaux pan-européen grâce au passporting transfrontalier (Directive Prospectus), ainsi que la technologie, qui ouvre la possibilité d’opérer 24 heures sur 24, donnent à l’industrie les instruments nécessaires à cette transformation. C’est donc à une bipolarisation de l’industrie des plateformes de négociation que cette autonomisation des investisseurs retail nous invite entre d’une part, les grandes bourses traditionnelles généralistes et d’autre part, des plateformes alternatives règlementées, compétitives et surtout spécialisées dans des typologies d’intervenants, de classes d’actifs ou encore d’usage. L’enjeu ici est donc autant du côté des plateformes de négociation que du législateur. Il en va de l'intérêt de l'investisseur final.