Retour de l’inflation ?

Jacques de Panisse, président du directoire, gérant et associé chez Optigestion
Il devient essentiel d’appréhender avec justesse le risque d’inflation qui se profile.

Entre le 10 et le 25 février, les taux à 10 ans américains ont augmenté de 33%, passant de 1,13% à 1,53%. Ce redressement continu qui s’accélère inquiète... En théorie, les taux longs reflètent les anticipations d’inflation, or, le prix de nombreuses matières premières augmente. Aux États-Unis, le baril frôlait 35 USD début novembre, il dépassait les 63 USD le 25 février. Le cuivre progresse de  17%,  le  nickel  de  12%, depuis  le  début de  l’année,le  maïs  de  12%, et  le coton  de  17%.  La  Chine,  qui constitue des  stocks  importants  à  l’origine  des pressions surles prix, opère une reprise fulgurante alors que le reste du monde peine  encore  à  redémarrer.  Une  fois  la  pandémie  maîtrisée  en  Occident  la vigueur de la reprise pourrait déclencher des tensions difficiles à gérer.

Le plan d’urgence américain de 1 900 milliards, s’il est approuvé par le Sénat, devrait stimuler  la  demande.  De  même,  les  restrictions  subies  depuis  un  an  devraient favoriser un puissant rebond au royaume de la consommation. L’inflation  est  une  augmentation  généralisée  des  prix.  On  comprend  aisément qu’une  telle variation dépend notamment du niveau précédent  avec lequel on se compare. La référence  à un printemps 2020 particulièrement atone va déclencher un effet de base qui accentuera l’accroissement apparent.

Ainsi,   pour   différentes   raisons   prévisibles,   les   chiffres   d’inflation   devraient significativement progresser dans les mois qui viennent. Cette crainte est à l’origine d’un courant de vente des obligations souveraines. En effet, l’inflation qui s’annonce pourrait engloutir le rendement nominal, déjà très faible. Ces ventes entraînent une remontée des taux qui déprécie à son tour la valeur marchande de l’obligation, pour le détenteur qui souhaite la céder avant l’échéance.

L’effet d’entraînement peut devenir préoccupant et c’est la raison qui explique les déclarations récentes des banques centrales. Elles se sont efforcées de rassurer en insistant sur l’aspect temporaire de ce sursaut. Il est exact que plusieurs facteurs qui contribuent    à    la    formation    du    chiffre    d’inflation    devraient    s’estomper progressivement.  Par ailleurs, la FED a souligné l’aspect positif de cette résurgence d’inflation qui confirme la reprise d’activité et permet d’amortir un peu le coût et le poids de la dette. Il est probable que les banques centrales ont su piocher quelques outils  idoines  dans  leur  besace  de  mesures  non-conventionnelles  pour  aider  les marchés à se convaincre du bien-fondé d’une vision positive.

Après   l’effervescence,   les   taux   longs   ont   retrouvé   un   comportement   plus raisonnable  et  les  marchés  d’actions  sont  repartis  en  l’avant.  En  effet,  les  actions craignent particulièrement les périodes inflationnistes qui s’accompagnent, le plus souvent, de performances peu flatteuses. La hausse des taux pénalise également les actions  à  forte  croissance  avec  une  valorisation  élevée,  enclenchant  ainsi  une rotation sectorielle en faveur des secteurs financiers et cycliques.

Aux  États-Unis,  le  faible  taux  de  participation  et  le  niveau  dégradé  de  l’emploi éloignent  la  perspective  d’une  hausse  des  salaires,  en revanche,  la  vitesse  de circulation  de  la  monnaie,  après  avoir  baissé  de  20%  en  2020,  va  se  reprendre significativement.   Il   est   clair   que   la   digitalisation,   le   poids   des   services,   la mondialisation et le vieillissement sont des freins au développement de l’inflation. Il n’en demeure pas moins que nous entrons dans une période critique où une hausse incontrôlée des prix des matières premières, enclenchée par une Chine qui assèche les stocks disponibles avant même que l’Occident n’ait vécu pleinement sa reprise, pourrait finir par compromettre les bienfaits de la relance aux États-Unis.

Les banques centrales pourraient cohabiter avec une inflation salvatrice autour de 2% pour digérer partiellement la dette. En revanche, une hausse persistante des taux longs demeure une hypothèse inacceptable en présence d’États surendettés et les moyens qui seraient déployés pour  y faire face conduiraient à une fuite en avant inquiétante. Il devient essentiel d’appréhender avec justesse le risque d’inflation qui se profile.