Repenser la gouvernance d'entreprise pour réussir la transition climatique

Par Carmine de Franco, responsable de la recherche d’Ossiam
La nécessaire transition climatique exerce une pression supplémentaire sur la gouvernance des entreprises. Une transition efficace ne peut être réalisée que par la combinaison d'objectifs ambitieux et d'une meilleure gouvernance à long terme.

Depuis que l'Accord de Paris en 2015 a contraint les pays, et par extension, la société dans son ensemble, à limiter le réchauffement climatique, nous observons un engagement croissant des gouvernements et des entreprises. Pour les entreprises, la fixation d'objectifs de réduction des émissions de carbone ou de plans d'alignement de leurs activités sur l'accord de Paris est devenue une obligation, soit parce que c'est dans leur pur intérêt commercial, soit parce que les actionnaires les y obligent, ou encore pour donner une image engagée d'elles-mêmes.

Il ne fait aucun doute que les entreprises, et le secteur privé en général, doivent apporter une contribution substantielle à cet immense défi. L'approche la plus courante consiste à fixer un objectif « net zéro » à long terme, généralement vers 2050, pour les émissions de carbone dont les entreprises sont responsables. Même dans ce cas, seules les entreprises les plus ambitieuses appuient leurs affirmations sur des objectifs mesurables et des étapes intermédiaires, ce qui, en théorie, permettrait aux investisseurs et aux autres parties prenantes de suivre leurs progrès.  Pour les autres, en revanche, l'engagement est généralement trop faible à court terme et trop vague quant à la manière d'atteindre leurs objectifs à long terme. Cette stratégie indique une volonté de contribuer au défi de la lutte contre le changement climatique, sans pour autant représenter un effort sérieux. En outre, les objectifs sont à un horizon bien trop lointain. Cette situation n'est pas propre aux entreprises et au secteur privé : en mai 2021, la Cour constitutionnelle allemande a jugé que la loi sur le changement climatique du gouvernement était partiellement inconstitutionnelle, notamment parce qu'elle imposait aux générations futures une charge injuste consistant à réduire de manière spectaculaire leurs émissions de carbone. Si l'on transpose cette situation au monde de l'entreprise, cela revient à fixer des objectifs insuffisants à court terme, tout en reportant les efforts nécessaires sur les futurs dirigeants et les actionnaires. Tant que l'attention et les incitations des cadres supérieurs (y compris leur rémunération) seront principalement liées aux performances financières à court terme, la stratégie qu’ils privilégieront consistera à retarder les investissements coûteux.

Repenser une gouvernance sur plusieurs générations

L'ampleur du défi et sa durée, qui s'étendra sur plusieurs générations, exigent des politiques qui doivent être soutenues dans le temps et qui devraient imprégner l'ensemble de la structure de chaque entreprise. Pour le relever, la structure de gouvernance des entreprises devra très probablement être adaptée afin que la planification et les objectifs à long terme puissent être maintenus, même si cela s'avère coûteux à court terme.

La diversité des conseils d'administration est une caractéristique visible, mesurable et pourtant mal comprise : Il ne s'agit pas seulement d'une question de diversité «humaine». Elle devrait également inclure la diversité des compétences et de l'expertise, notamment en ce qui concerne les questions de durabilité. La rémunération devrait également être repensée en termes de «valeurs» qui vont au-delà de la performance financière, et devrait inclure des objectifs de durabilité et de climat clairement énoncés, à court terme comme à plus long terme. La gouvernance est donc la première pierre à l'édifice : des solutions climatiques ambitieuses et efficaces ne fonctionneront pas sans une bonne gouvernance.

Les investisseurs doivent ici jouer un double rôle : d'une part, ils doivent inciter les entreprises à atteindre des objectifs ambitieux, mais réalistes, en matière de changement climatique. De l'autre, ils doivent encourager les entreprises à s'engager sur la manière d'atteindre ces objectifs.

Une approche durable authentique pour les investisseurs envers les entreprises devrait donc se concentrer sur des améliorations tangibles et mesurables, ainsi que sur les moyens et la stratégie globale qui permettent d'atteindre ces objectifs. À titre d'exemple, réduire l'exposition aux réserves fossiles et aux émissions potentielles simplement en éliminant ces réserves contribuera clairement à améliorer le côté mesurable, sans pour autant apporter une contribution effective au changement climatique. De même, réduire l'écart entre les salaires les plus élevés et les salaires moyens en externalisant les fonctions de l'entreprise qui sont généralement associées à de faibles niveaux de rémunération ne constitue guère une amélioration.

Ces exemples sont des extrêmes et ne sont pas nécessairement représentatifs du comportement moyen, mais ils mettent en évidence un problème bien connu dans le milieu des entreprises et des investissements financiers : lorsque la distinction entre un objectif et sa mesure devient floue, une stratégie visant à atteindre cet objectif devient une stratégie encline à la manipulation. En d'autres termes, lorsque les indicateurs deviennent des cibles, ils cessent d'être des mesures efficaces d'un objectif. En ce qui concerne le changement climatique, la réduction des émissions de carbone au niveau de l'entreprise et, par extension, au niveau des portefeuilles des investisseurs, doit donc être réalisée parallèlement à une politique d'engagement forte et :

- viser les cadres supérieurs

- transformer les modèles et les pratiques de l'entreprise

- être complète, incluant les effets secondaires sur le plan social

- être tenue sur le long terme.

Les investisseurs pourraient jouer un rôle important pour encourager ces changements là où ils sont nécessaires, afin que la réponse des entreprises au changement climatique soit efficace. Mais cela ne peut se produire que si la gouvernance permet un tel changement en profondeur. L'action climatique commence donc par la gouvernance.