Quand les ETF alimentent les bulles boursières

Par Thibaut Thuaire, responsable de la recherche ETF, BDL Capital Management
Les trackers ne font pas que suivre les indices boursiers. Ils impactent désormais les cours des entreprises.
Thibaut Thuaire, responsable de la recherche ETF, BDL Capital Management

Aux États-Unis, où sont nés les Exchange traded funds (ETF), ces fonds qui répliquent les indices boursiers, les investisseurs particuliers les pratiquent de longue date. En France, ils les ont découvert en 2020, ou presque ! L’an dernier, le nombre de particuliers ayant échangé ce type de produit d’investissement a bondi d’un tiers, selon les dernières statistiques de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Pour beaucoup de ces particuliers, un ETF suit un indice, qu’il soit global ou sectoriel, voilà tout. Le tracker, autre nom pour ce produit financier, n’aurait donc pas d’effet sur les valeurs composant cet indice. La réalité est tout autre. A mesure que les ETF augmentent leur collecte et prennent un poids conséquent (1), cette « neutralité » disparaît progressivement. En achetant les valeurs pour suivre fidèlement les indices qu’ils répliquent, ces fonds sont devenus des actionnaires de taille non négligeable. Le pourcentage du capital des sociétés détenus par l’ensemble des ETF est passé de 1 % en 2005 à plus de 7 % aujourd’hui, selon les estimations de BDL Capital Management, qui a conçu son propre outil de suivi de l’activité des ETF dans son univers d’investissement : les actions européennes.

Une flambée des valeurs « énergies renouvelables »

Devenant des actionnaires importants, les trackers influent de plus en plus sur les cours des valeurs sous-jacentes. Cela s’est vu récemment, par exemple, dans le domaine des énergies renouvelables, où ils ont largement contribué à la flambée des cours boursiers, durant le mois de décembre 2020. Avec un mouvement auto-alimenté : les ETF font monter les prix, ce qui attire une nouvelle collecte, qui provoque une hausse supplémentaire. Face à cet emballement, une grande banque française a même été contrainte de stopper la collecte de l’un de ses fonds, dédié aux énergies propres.

L’ETF « iShares Clean Energy » de Blackrock, a ainsi collecté 2 milliards de dollars au cours de ce seul mois de décembre, et 3,2 milliards depuis début novembre. L’autre fonds important dans ce secteur, « Invesco Solar ETF » a lui engrangé 1,6 milliard de dollars sur la même période. Or, pour investir, les gestionnaires ne disposent que d’un éventail restreint de valeurs, s’agissant d’un secteur d’activité émergent. De plus, les entreprises sont encore, souvent, de taille modeste. Ainsi, le portefeuille de « iShares Clean Energy » ne comprend que 30 valeurs. Du coup, la collecte de l’ETF, dès qu’elle est investie, dope immédiatement les cours.

Trois entreprises fortement impactées en Europe

En Europe, trois entreprises (2) ont été fortement impactées par ce fonds. Leurs cours ont grimpé de 45 % au cours du seul mois de décembre, d’où l’apparition d’une véritable bulle boursière. Pour ces entreprises, l’ETF a contribué à hauteur de 20 % au volume quotidien échangé en bourse, pendant un mois. Or une contribution supérieure à 5 % des titres échangés suffit à influencer les cours de bourse, sur ce genre de titres peu liquides. Mieux : dans le cas de deux entreprises, l’ETF « iShares Clean Energy » de Blackrock est devenu le deuxième actionnaire. Jamais, de tels impacts n’avaient été constatés.

Les ETF ne sont sans doute pas à l’origine de cette hausse sur les valeurs « énergie renouvelable ». Celle-ci tient d’abord à l’élection de Joe Biden à la tête des Etats-Unis -un fervent partisan, on le sait, de la transition énergétique- et à la victoire du parti démocrate au Sénat américain. Cependant, s’ils ne créent pas l’engouement boursier, les ETF l’amplifient fortement. Et s’ils peuvent influencer les marchés à la hausse, ils peuvent réciproquement accentuer une chute brutale des cours dans certains secteurs.

Voilà pourquoi il apparaît aujourd’hui indispensable de suivre de près leur activité, et d’abord les flux entrants.  

(1) La tribune s’intéresse aux ETF physiques et pas aux synthétiques

(2) NDLR : Verbund, EDPR et Neoen

(3) NDLR : Powercell et Encavis