Les fonds ISR entre mythes et réalités : dialogue avec Tartarin

Par Isabelle Gauthier, ingénieur patrimonial chez BG2C

En hommage à Platon, nous adopterons la forme du dialogue, directe et pédagogique.

1)    En investissant dans des fonds ISR, je sauve la planète !

Oh là Tartarin, c’est aller un peu vite en besogne ! lui répondis-je en souriant. Sais-tu seulement ce que sont les fonds ISR ?  Novethic nous en fournit une belle définition : il s’agit des fonds qui « rassemblent toutes les démarches qui consistent à intégrer des critères extra-financiers dans les décisions de placement et la gestion des portefeuilles. »
Concrètement, cela se traduit diversement en fonction des gérants (1).
Certains se contentent d’appliquer des critères d’exclusion. Par exemple : pas de tabac dans mon portefeuille. D’autres cherchent à favoriser les meilleures pratiques de chaque secteur en sélectionnant l’entreprise la plus vertueuse de son secteur. C’est l’approche dite « Best-in-class ». Quelques-uns se concentrent sur une thématique spécifique, par exemple, la gestion des déchets. D’autres encore, une fois devenus actionnaires des entreprises passées à travers leur rigoureux filtre ESG, utilisent leurs droits de vote et s’impliquent activement pour améliorer encore leurs pratiques et prévenir les conflits. C’est l’  « engagement actionnarial ». Enfin, d’autres, plus férus de chiffres, se plaisent à mesurer l’impact de leurs investissements sur la société et/ou la planète. C’est l’  « impact investing ».
Le fonds Fidelity Water and Waste nous permet ainsi de mesurer l’impact concret d’un investissement sur la planète. Par exemple, 3 000 dollars versés sur le fonds permet notamment de retraiter 235 mètres cube d’eau (l’équivalent de la consommation de 2 foyers sur une année) et de recycler 1,4 tonne de matériaux (2) recyclés.

Mais où le bât blesse, mon cher Tartarin, c’est que rien n’interdit à une société de gestion estampillée ISR d’intégrer Renault dans son portefeuille de valeurs. Et, dans une certaine mesure, à raison : Renault mène une politique active en faveur de la préservation de la planète (3). Son score, en termes d’environnement, est excellent. Mais ce qui te choque, c’est le sujet de la gouvernance. Tu croyais sauver la planète, mais tu as peut-être contribué à payer la somptueuse réception donnée en faveur de l’alliance Renault-Nissan. A elle seule, cette valeur illustre bien le dilemme fréquemment rencontré par les gérants ISR : quel critère faire prévaloir ? Certains fonds décident d’exclure ce type de valeurs clivantes. C’est le cas pour Echiquier Positive Impact par exemple. D’autres décident de les inclure quand même.

2)    Les fonds avec un label ISR sont plus socialement responsables que ceux qui n’en ont pas.

Ce serait trop facile ! Figure-toi que, d’une part, il n’y a pas un mais quantité de labels ISR. Et que même en se concentrant sur les labels gouvernementaux français (le Label ISR, délivré par le ministère de l’économie et des finances, et Greenfin, délivré par le ministère de l’écologie), il s’agit davantage d’un standard minimum qui, ainsi qu’on vient d’en débattre, n’assure pas une uniformité des pratiques.
Et d’autre part, certains fonds non labellisés ISR qui restent très sobres sur le sujet, en tout cas dans leur communication, surpassent largement dans leurs pratiques leurs homologues labellisés. C’était le cas de Pictet Water, un des premiers fonds thématiques, qui a toujours appliqué des filtres ESG dans sa sélection de valeurs. Je parle au passé car il a, très récemment, obtenu le label ISR.
Tu me diras que c’est curieux que de tels fonds ne briguent pas un label qu’ils obtiendraient sans peine. On gagnerait en lisibilité. Mais mon cher Tartarin, l’obtention -et la conservation- d’un label a un coût, qui ne vaut pas forcément la peine d’être acquitté.
Toujours est-il qu’il est impossible, à ce jour, de limiter l’univers des fonds appliquant de manière permanente un filtre ESG dans leur gestion. La seule manière de procéder, et, j’en conviens aisément, c’est une tâche titanesque, est d’étudier, maison de gestion après maison de gestion, fonds après fonds, les approches mises en œuvre dans la sélection des valeurs.
Mais comme je t’apprécie, je vais t’en donner un échantillon. A ton tour de compléter le tableau à ton gré.

Nom du fonds

 Best-in-class  

 Exclusion 

 Thématique 

 Engagement 

 Impact investing

LFDE Echiquier Positive Impact Europe

 

   x

 

    x

    x

DNCA Beyond Semperosa

 

   x

     x

    x

    x

Fidelity Sustainable Water & Waste

     X

   x

     x

    x

    x

Pictet Global Environmental opportunity

 

   x

     x

    x

    x

Comgest monde

 

   x

 

    x

    x

CPR Invest Climate Action

   x

   x

     x

 

 

Mirova Europe Environmental Equity

 

   x

     x 

    x

    x

Fonds GIS  SRI Ageing Population

   x

   x

     x

  x

 

 

L’AMF elle-même, se rendant bien compte que les plus loquaces sur le sujet n’étaient pas forcément les plus vertueux, travaille sur une régulation de la communication (4) des sociétés de gestion. Nous verrons ce qu’il en ressort.

3)  Les fonds ISR sont plus performants que les autres

Comme j’aimerais pouvoir confirmer sans réserve. Ma conscience professionnelle m’oblige toutefois à te répondre qu’il n’y a pas de corrélation systématique entre filtre ESG et performance financière d’un fonds. C’est notamment ce qu’il est ressorti d’une étude menée par l’Edhec sur un échantillon de 210 fonds, analysés sur la période 2002-2010. La praticienne que je suis rend le même constat.
Je vais prendre un exemple concret, le fonds Allianz valeurs durables. Il s’agit d’un fonds actions de capitalisations européennes de toute taille, labellisé ISR. Comparons-le à un autre fonds de même catégorie, qui n’applique pas de filtre ESG particulier.

 

 

 Label ISR 

  ISR 

Perf 1 an  

Perf 3 ans 

 Volatilité 1 an

Alllianz valeurs durables  

   Oui

  Oui

  + 1,13%

+ 0,37%

  20,81%

Fidelity Europe

  Non

  Non  

  +2,16%   

+ 2,56%   

  20,43%


Que relèves-tu ?

-    Fidelity Europe, le fonds qui n’est pas ISR, est plus performant que son homologue ISR labellisé. C’est vrai. Mais l’inverse se vérifie aussi. Regarde plutôt.

 

 

 Label ISR  

 ISR 

 Perf un an 

 Perf 3 ans

Volatilité 1 an

BNPP Europe Growth Classic

  Non

  Non  

  + 7,60 %

  + 6,84 %

  19,34%

Renaissance Europe

  Non

  Oui

  + 11,20 %

  + 9,11 %

 +17,38%

-    Ah, cette fois, la prime est clairement au fonds ISR !

Et oui, et pour une raison très logique au fond. L’une des spécificités de la maison Comgest est qu’elle conserve très longtemps les valeurs qu’elle sélectionne. Du coup, elle a tout intérêt à ce qu’aucune « affaire » ne ternisse les titres choisis. Je vais même te confier un secret, Tartarin : parfois elle les prévient.

-    Et comment cela ?

C’est notre jour de chance, Tartarin. Je te présente Sébastien de Frouville, Directeur des relations investisseurs de la maison Comgest, qui va pouvoir directement répondre à ta question. « Prévenir est sans doute ambitieux, la réalité est plutôt que nous essayons de faire progresser les entreprises dans lesquelles nous sommes investis en dialoguant avec elles. C’est ce que l’on appelle faire de l’engagement. C’est l’un des trois éléments de notre approche ESG. Les deux autres consistent, d’une part, à exclure le tabac et les mines antipersonnel de notre champ d’investissement, et d’autre part, à intégrer les critères ESG via une note qui impacte le taux d’actualisation de notre modèle d’évaluation. »
Tartarin, un peu perplexe, lui demanda s’il pouvait lui donner des exemples. « Certainement, cher Tartarin. Il y a huit ans environ, nous sommes devenus actionnaires de Daikin, société japonaise qui fabrique entre autres des climatisations. A cette époque, le gaz utilisé dans les compresseurs développés par cette société n’était pas le plus efficace, et émettait donc inutilement du CO2. Avec d’autres investisseurs, nous avons signifié à l’entreprise que cet aspect nous gênait considérablement : une croissance ne peut être durable que si elle se réalise en respectant les salariés, les clients, les fournisseurs, les actionnaires, mais aussi la planète. Le message a été parfaitement reçu, et en moins de deux ans, la société utilisait un gaz plus propre. »
Voilà une formidable illustration, Sébastien. Mais ne nous avais-tu pas promis un deuxième exemple ? « Précisément ! Mon deuxième exemple concerne Essilor, dont Comgest est actionnaire depuis plus de 20 ans. Si nous préférons la croissance organique à la croissance externe, la fusion entre Essilor et Luxottica revêt beaucoup de sens à nos yeux tant la complémentarité entre les verres et la monture nous semble évidente. À la suite de cette fusion, la gouvernance d’Essilux a connu plusieurs situations de blocage l’an dernier. Avec d’autres investisseurs, Comgest est intervenu en proposant lors de l’assemblée générale de mai dernier la nomination de deux administrateurs indépendants. Si cette résolution n’a pas été adoptée de justesse, nous pensons qu’elle a néanmoins permis aux Italiens et aux Français de reprendre le dialogue en annonçant deux mois plus tard l’acquisition du distributeur néerlandais GrandVision avec ses 7200 magasins ».

Nous remerciâmes Sébastien pour son éclairage bienvenu, et reprîmes le fil de notre dialogue.

4)    Les fonds ISR sont moins risqués que leurs homologues traditionnels

C’est un vaste sujet que tu ouvres là, Tartarin. Tu as vu tout à l’heure que lorsque nous avons comparé des fonds sous l’angle de la performance, nous avons veillé à sélectionner des fonds de même catégorie, tant en termes de typologie d’actifs que de secteur géographique. La comparaison du risque, que l’on mesure généralement grâce à l’indicateur de la volatilité, parfois associé à la perte maximale du fonds, nécessite la même rigueur : si tu compares la volatilité d’un fonds obligataire « vert » à celle d’un fonds non ISR actions, tu risques de parvenir à une conclusion qui, certes, te satisferait au plan moral, mais serait absolument erronée.
Ceci étant dit, pour te répondre clairement : non, il n’y a pas de corrélation systématique entre fonds ISR et moindre volatilité. J’aurais même tendance à t’alerter sur un risque potentiel. Tu sais que l’efficience d’un portefeuille repose sur sa diversification. Maintenant, si tu construis un portefeuille exclusivement composé de fonds ISR, preuve de ton engagement moral, tu risques de te retrouver avec un portefeuille déséquilibré.
- Vraiment ? Et comment cela ?
Et bien, peu ou prou, les fonds ISR, dans leur grande majorité, sont amenés à faire les mêmes choix : difficile de se prétendre gérant ISR tout en soutenant l’exploitation des mines d’or ou de charbon, compte-tenu de leur bilan carbone désastreux. De même, certaines zones géographiques, certaines classes d’actifs ou encore certaines techniques de gestion se retrouvent sous-représentées.
A l’inverse, certaines valeurs, qui remplissent tous les critères du cahier des charges « responsable », sont surreprésentées dans les fonds ISR. Si tu prends le temps de regarder les principales positions des fonds, tu y retrouves souvent les mêmes entreprises, à l’instar American Water Works, ou encore Thermo Fisher pour ce qui est des fonds actions mondiaux.
Tu risques donc d’accroître la corrélation de ton portefeuille, ce qui en augmentera mécaniquement le risque global. Veille donc toujours à bien appliquer les préceptes de la gestion traditionnelle quand tu bâtiras ton allocation ISR, sans quoi, toute vertueuse qu’elle soit, elle pourrait bien te faire perdre ta chemise.
Mais je m’en voudrais de te laisser ainsi dans le désarroi. Un fonds ISR peut aussi s’illustrer sur sa maîtrise du risque par rapport à ses concurrents profanes.

Vois plutôt :

 

 Label ISR 

  ISR 

  Perf 1an

  Perf 3 ans

  Volatilité 1 an

Echiquier Positive Impact Europe

   Oui

  Oui

 + 20,28%

  + 7,94%

    17,09

Rochebrune Actions Europe

   Non

  Non

 - 8,15%

  - 8,44%

    19,29

- Mais si je récapitule tout ce que tu m’as enseigné : en investissant dans un fonds ISR, je peux contribuer à sauver la planète, mais pas forcément. Je peux éventuellement espérer gagner plus, mais sans certitude. Et quant à réduire mon risque, là encore, c’est selon. Finalement, ma seule certitude, c’est que je ne suis pas armé pour agir seul.
Mon cher Tartarin, tu viens de justifier l’existence de mon métier : accompagner les investisseurs dans la gestion de leur patrimoine. Magister dixit…

 

(1) Nous avons repris la grille d’analyse fournie par l’excellent Abécédaire de l’ISR de Generali Investments.
(2)  Chiffres communiqués par Fidelity en juin 2019 sur la communication relative au fonds précité. Données fournies uniquement à titre d’illustration.
(3)  Une nouvelle agence de notation franco-québécoise, Impak Finance, classait Renault dans les 10 entreprises du Cac 40 qui ont le plus d’impact sur la planète et la société, citée dans un article du 20/02/2020 publié par Novethic.
(4)  Robert Ophèle, Président de l’AMF, dans un entretien accordé aux Echos : « Nous voulons que les gestions qui mettent en avant leur caractère ESG ne le fassent que si cela correspond à de véritables engagements et que ces engagements soient significatifs »