Les enjeux de la finance durable pour les asset managers

Yoni Bouaziz –manager au pôle risque, finance et conformité chez Square
Le monde de la Finance durable est encore un monde nébuleux. Difficile pour les investisseurs, comme pour les distributeurs (compagnies d’assurance-vie, CGP, banquiers...), de s’y retrouver entre les différents labels (ISR, ESG, TEEC, green bonds...).

La  loi  de  transition  énergétique  pour  la  croissance  verte  du  17  août  2015,puis le plan d’action de l’Union Européenne  de  mars 2018  ontinsufflé  une  bonne  dynamique pour  le  développement  de  la  finance  durable. Les principaux enjeux de ces lois dans les grandes lignes sont de réorienter les investissements vers les projets durables,  renforcer  la  gestion  des  risques  majeurs  en  matière  ESG et d’améliorer  la  transparence  dans  les entreprises  et  les  activités financières. Les  institutions  financières  seront  les  vecteurs  de  transmissions  et  de développement de la finance durable de demain et plus particulièrement les assets managers.

Intégrés de façon accessoire dans les gammes de produits d’investissement pendant de nombreuses années, les produits verts font aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises, impliquant parfois un manque de lisibilité concernant la réelle dimension extra-financière d’un produit. L’AMF souhaite faire  la  chasse  au «Greenwashing»(éco-blanchiment),  procédé  marketingde  certaines sociétés  de  gestion,  qui  mettent  en  avant  une  image  de  responsabilité  écologique  alors  que  ces  enjeux  ne représentent qu’un pourcentage  infime  de  leurs  réels  engagements.

L’AMF rappelle que lesgestionnaires d’actifssont  soumis  à  une  obligation  d'information  claire,  exacte  et  non-trompeuse.Ils doivent faire apparaitre  dans  leurs  documentations  règlementaires des  «  objectifs quantifiables»  de  prise  en  compte  de critères extra-financiers et démontrer qu’ils ont un effet significatif.

Le marché  de  la finance  durable est en plein boom avecdes actifs sous gestion qui sont passés de 149 milliards d'euros fin 2018 à 278 milliards d'euros fin 2019, soit presque le double en un an et comptabilisant 704 fonds (source: Novethic).

Entre  prise  de  conscience  et  enjeux  réels,  «60%  des  français  accordent  une  place  importante  aux  impacts environnementaux et sociaux dans leurs décisions de placements» (selon une enquête IFOPde septembre 2019).

Créer des produits en accord avec les enjeuxenvironnementaux: le challengedes asset managersd’aujourd’huipour contenter la génération de demain

La  COP21,  conférence  internationale  sur  le  climatqui s’est tenue à Paris en décembre  2015,a insuffléune prise de conscience sur les enjeux environnementaux, et notamment autour duréchauffement climatique. En est  ressorti  lerôle majeur de  la  finance:  donner  un  «sens» à l’épargne de long terme,  en  créant  des instruments financiers qui soutiennent la transition énergétique. Les  enjeux  de  la «finance  climat»dépassentlargement l’appel politique à «climatiser  la  finance» puisqu’il répond à un nouveau besoin sociétal, exprimé notamment par«les Millenials», les investisseurs de demain. Il faut  donc réorienter les investissements dits «marrons» vers  des  instruments financiers «verts» tels que des actifs à faible empreinte carbone(Low Carbon Finance). Les asset managers doivent donc adapter leurs offres actuelles en y incluant des produits de finance durable, touten veillant à ce que cela s’inscrit dans la stratégie de leurs entreprises. Tout  doit  être  pensé, de l’image de marque en passant par la communication et la revue des produits qui composent l’offre. Ceci afin que l’ensemble soitencohérence  totale  avec  les  attentes  des  investisseurs.Les stratégies  des  produits  peuvent  par  exemple  être  des  stratégies climatiques alignées avec l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris ou qui  prennent en  compte  des  critères  Environnementaux,Sociaux ou de Gouvernance, et des risques de gestion associés.Il est essentiel pour les asset managers de s’investir sur ce chemin de façon transparente et engagée afin de donner une réelle dimension à ces produits de finance durable,et ainsi œuvrer pour un nouveau monde plus écologique, solidaire et éthique.

Le traitement des données, pilier majeur pour le développement de produits de finance durable

Pour se  lancer  dans  cette  stratégie  de  développement de produits financiers  durables  de  façon  pérenne, les asset  managers (notamment  les  gérants  et les analystes ISR) vont  rechercher l’or noir du 21e siècle: la «donnée». Une fois la philosophie d’investissement d’un produit déterminée, les  «datas» permettront d’élaborer  des critèresde sélection pertinents, mettre en place des process solides, générer des reporting lisibles et pouvoir ainsi communiquer en toute transparence sur l’évolution et la composition de ces nouveaux  produits financiers. Les  asset  managers sont  confrontés  à  un  enjeu  de  complexité  des  données quiproviennent  souvent de multiples fournisseurs externes. La plupart du temps, elles sont non standardisées et incomplètes. Il faut donc les confronter à des recherches internes et créer des méthodologies de scoring sur-mesure. Si  l’on  se  tient  à  une  gestion  classique  des  données,  le  manque  de  standardisation augmente considérablement le nombre de retraitements manuels et alourdit le coût et la quantité de travail nécessaire.

Afin  que  les  gérants  se  concentrent  sur  des  taches  à  plus  fortes  valeurs  ajoutées,  il  sera  donc plus  judicieux qu’ils setournentvers des technologies (IA ou RPA), qui permettent d’automatiser tous les process d’analyse et de reporting, en formant les équipes à ces outils dédiés. Il ne s’agit donc pas seulement de courirà la collecte de données(via des technologies de Big Data) mais aussi de les traiter et de les restituer de la bonne manière. Plus encore, il faut pouvoir traiter et analyser de grandesquantités de données et considérer la donnée comme un actif de l’entreprise et de ce fait adopter un modèle «Data Centric»(= architecture centrée sur les données). Les   labellisations   des produits   financiers   viennent   ensuite   certifier   le   sérieux   des   process   et   des investissements, indispensables pour  apporter  davantage  de  crédibilité et  de  garantie  à  l’investisseur. Cependant, chaque état membre de l’Union Européenne a ses propres labels (ISR & GreenFin pour la France, FNG  Siegel pour  Allemagne,  Autriche  et  Suisse, Towards  Sustainability pour la Belgique...),  ce  qui  peut déstabiliser les clients finaux face àce manque de cohérence Européenne.

Quand la Finance durable implique une transformation des organisations.

Le  développement de  la Finance  durable pour  les  institutions  financières implique un  enjeu  majeur  de transformation  au  sein  des organisations.  Elles seront amenées à engager  de profonds changements sur  le fond.   De nouveaux métiers verront   le   jour   dans   le   domaine   de   la   «data»,   de   nouveaux   process d’investissement devront être mis en place pour intégrer les enjeux du sujet, mais  aussi  sur  la  forme, une communication cohérente et en accord avec la règlementationafin de rassurer le client final. Ces  transformations vont disrupter les  marchés  financiers en créant de  nouveaux  marchés  de niches qui seront  capables d’attirer des investisseurs soucieux des  investissements  à  faible  empreinte  carbone  et de projets relatifs à de nouvelles technologies vertes.

Les institutions financières sont les entreprises en première ligne dans la transformation de l’économie que la populationveutplus soucieuse de l’environnement, socialeet solidaire. Etablir  un  plan  stratégique  pour  se lancer dans ce chantierest une réponse à fort impact pour un développement solidaire et responsable. Avec la  crise  sanitaire que l’on vit aujourd’hui, le  réveil  est  plus  puissant  que  jamais. 

La  Finance  durable  est  le prochain challenge de toutes les institutions qui souhaitent participer au monde de demain.