Zone euro : La journée de tous les dangers

Fabrice Anselmi
Crise politique italienne, hausse des taux et livraisons de gaz russe mettent en risque la zone euro.

Ce jeudi de réunion monétaire à la Banque centrale européenne (BCE) apparaît comme une journée particulièrement critique pour les marchés financiers et la zone euro. Non seulement la BCE va acter sa première remontée des taux depuis 2011, et doit l’accompagner d’un outil antifragmentation crédible pour ne pas risquer de mettre à mal l’union monétaire, mais également le premier ministre italien Mario Draghi doit décider s’il démissionne après un vote de confiance peu convaincant mercredi au Sénat avant celui de jeudi à la Chambre des députés. Enfin, l’Union européenne (UE) espère le redémarrage des approvisionnements de gaz russe en Allemagne via le pipeline Nord Stream 1.

Draghi démissionne

La crise politique en Italie touche à son paroxysme. Après un long discours d’unité, ouvert à certaines propositions du Mouvement 5 Etoiles (M5S) qui avait refusé de voter un texte de loi en faveur des ménages et des entreprises, Mario Draghi a obtenu in-extremis la confiance du Sénat. Mais avec 95 voix contre 38, un score inférieur à celui obtenu le 14 juillet (172 voix contre 39 alors), le président du Conseil n’obtient pas la large majorité qu’il estimait indispensable. Il a remis sa démission jeudi matin, avant même un nouveau vote à la Chambre des députés, au président de la République Sergio Mattarella qui devrait donc décréter la dissolution des deux chambres dans les tout prochains jours.

Depuis une semaine, le président du Conseil estimait que son gouvernement d’unité nationale n’avait plus la légitimité nécessaire. Il conditionnait son maintien, d’abord au soutien du M5S tout entier, puis seulement d’un nombre non négligeable d’élus M5S, en dépit de l’opposition de certains cadres comme Giuseppe Conte. Mercredi, les sénateurs des partis de droite ont décidé de s’abstenir pour marquer leur refus de continuer à participer à un gouvernement commun avec le parti anti-système du M5S, dont les sénateurs se sont également abstenus. Cette situation très inconfortable devrait mener Mario Draghi à renoncer faute de coalition, et à laisser la voie libre à des élections anticipées cet automne. Celles-ci pourraient porter au pouvoir le parti d’extrême droite Fratelli d’Italia – avec des alliés restant à déterminer –, au moment de décider du budget et des dernières réformes devant permettre de percevoir les fonds européens NextGeneration EU (NGEU). Un grand danger pour les marchés, qui ont porté le taux des emprunts d'Etat italiens à 10 ans (BTP) jusqu’à 3,61% et l'euro-dollar à nouveau au-dessous de 1,016 mercredi.

Une BCE convaincante ?

Quand bien même l'Italie arriverait à trouver un peu de stabilité quelques mois encore, par exemple jusqu’à décembre, la BCE aura sa part de travail à faire pour assurer une union monétaire sans fragmentation. L’inflation européenne confirmée à son plus haut niveau historique de 8,6% sur un an à cause des prix de l’énergie  (et à 4,6% pour l’inflation sous-jacente) oblige l’institution de Francfort à réagir pour combler son retard sur d’autres banques centrales, également à cause de l’affaiblissement de l’euro-dollar.

Selon certains prévisionnistes, le Conseil des gouverneurs envisagerait de relever ses taux de 50 points de base (pb), au lieu des 25 pb annoncés. L’urgence de la situation pourrait expliquer que, comme la Réserve fédérale américaine le 15 juin avec 75 pb au lieu de 50 pb, elle ne respecte pas ses orientations sur l’évolution future de sa politique monétaire (la «forward guidance»). Mais cela impliquerait impérativement que l’institution propose un outil antifragmentation crédible et efficace pour éviter un écartement anormal des taux souverains. Les marchés de swaps, qui valorisaient plutôt une hausse des taux de la BCE de 27 pb jusqu’à lundi, sont passés à 37 pb depuis mardi, soit une probabilité de presque 50/50 entre les deux options.

Le gaz russe en sursis

Dernier dossier du jour : l’UE espère le redémarrage des approvisionnements à destination de l’Allemagne via le pipeline Nord Stream 1, en maintenance saisonnière depuis le 11 juillet. Son opérateur, Gazprom, avait déjà réduit de 60% ses livraisons depuis début mi-juin, au prétexte de problèmes techniques et du retour tardif d’une turbine en réparation, bloquée au Canada par les sanctions contre la Russie.

Mercredi, les dirigeants russes ont fait savoir que cet approvisionnement devrait reprendre jeudi, mais à un niveau inférieur à sa capacité de 160 millions de m3/jour. Une probabilité confirmée par l’opérateur de réseau allemand Gascade, alors que les dirigeants des pays européens n’en semblaient pas encore convaincus : la Commission européenne (CE) leur a proposé de réduire leur consommation de gaz de 15% d’ici à mars 2023 dans le cadre d’un texte qui sera discuté vendredi en vue d’une approbation le 26 juillet. L’idée est bien de réduire sa dépendance avant que la Russie ne décide d’interrompe elle-même ses livraisons. La menace d’une coupure du gaz russe, qui représentait 40% du gaz naturel utilisé en Europe avant la guerre en Ukraine, entraînerait directement une récession et pèse particulièrement sur l’euro.