Matières premières

Vers une normalisation des cours du pétrole

Depuis plusieurs mois, le prix du baril s’est redressé et dépasse désormais les 50 dollars
Les pays producteurs ont enrayé la chute des cours qui inquiétait tant les marchés en 2016
Bloomberg, Avec les prix bas, les opérateurs américains se sont concentrés sur les zones les plus rentables (ici, le bassin Permian, au Texas).

Tout est question d’équilibre. Alors que traditionnellement, économistes et investisseurs sont préoccupés lorsque les cours de l’or noir s’envolent, comme dans la première partie de l’année 2008, les inquiétudes sont au contraire nées, l’an dernier, d’une baisse trop brutale du prix du baril. Dès 2014, les marchés avaient réalisé l’importance et le poids de la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis, ce qui avait provoqué une chute de moitié des cours, ces derniers passant de plus de 100 dollars le baril à moins de 50. Dès lors, pendant deux ans, l’équilibre entre l’offre et la demande n’a pu être rétabli. Au début de l’année dernière, le pétrole est redescendu à des niveaux proches de ceux de la fin des années 90 et du début des années 2000, aux environs de 25 dollars par baril (voir le graphique), laissant notamment craindre une déflation en Europe.

Aujourd’hui, la situation semble être en phase de normalisation, autour de 50 dollars le baril, après que l’Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep) a décidé, avec d’autres pays non membres de l’organisation, de réduire leur production. Retour sur les conséquences de cette décision qualifiée « d’historique », notamment par l’Opep elle-même dans son bulletin d’information de décembre dernier.

Nouveaux visages.

Selon certains professionnels, les accords d’Alger, les 28 et 29 septembre 2016, et de Vienne, le 30 novembre dernier, se sont révélés particulièrement importants pour plusieurs raisons. C’est la première fois que l’on voyait à la manœuvre Mohamed Ben Salman, le vice-prince héritier d’Arabie saoudite, notamment chargé de réformer l’économie du royaume, et Khaled Al-Faleh, le nouveau ministre de l’Energie saoudien, remplaçant d’Ali Al-Naïmi qui a occupé ce poste une vingtaine d’année. « L’Arabie saoudite, avec une production d’environ 10 millions de barils par jour (mb/j), pèse pour le tiers des ressources pétrolières produites par l’Opep et en est son membre le plus influent.  Les personnes qui représentent ce pays sont potentiellement en place pour longtemps. Il est donc primordial de comprendre comment elles raisonnent. Et force est de constater qu’elles ont agi de manière magistrale », déclare Benjamin Louvet, gérant matières premières chez Ofi AM.

Déséquilibre structurel.

Concrètement, lors des réunions d’Alger puis de Vienne, l’Opep a décidé d’une réduction de la production de pétrole par les pays membres de l’organisation de 1,2 million de barils par jour, de quoi rééquilibrer l’offre et la demande. Pour mémoire, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (International Energy Agency, IEA), en 2014, la demande mondiale s’établissait en moyenne à 91,7 mb/j et excédait de 500.000 barils par jour une offre de 91,2 mb/j. Mais la situation s’est inversée les années suivantes. Ainsi, en 2015, la demande a progressé, passant à 95 mb/j, mais moins vite que l’offre, qui a atteint en moyenne 96,6 mb/j. De la même manière, en 2016, la demande de 96,6 mb/j a été plus que compensée par une offre de 97 mb/j.

Décision unanime.

« Historique », « magistrale », pourquoi de tels qualificatifs pour ces deux réunions de l’Opep ? Car finalement, ce n’est pas la première fois que l’organisation décide de réduire sa production. Elle l’a déjà fait en 2008 par exemple. « Fin 2008, les pays de l’Opep avaient décidé d’une diminution de leur production de presque le double de celle annoncée à la fin de l’année dernière. D’ailleurs, à périmètre constant, une baisse de 1,2 million de barils par jour maintiendrait la production de l’Opep 1 million de barils par jour au-dessus de sa production du premier semestre 2015 », précise Stéphane Ferdrin, ingénieur conseil en charge du secteur pétrole et gaz aux études économiques du Crédit Agricole. Par ailleurs, ce n’est pas la première fois non plus que des pays hors de l’Opep s’entendent avec elle pour diminuer leur production. C’était, par exemple, déjà arrivé fin 2001 lorsque la Russie s’était engagée à réduire ses exportations de 150.000 barils par jour pendant plusieurs mois.

Mais cette fois-ci, la situation apparaît différente à bien des égards, estiment certains professionnels. Benjamin Louvet considère que « le fait, pour l’Opep, d’avoir agi en deux temps, en septembre en annonçant une diminution de la production, puis en décembre pour en fixer les modalités, a été extrêmement habile. En effet, entre septembre et décembre, les prix du pétrole ont remonté d’environ 15 % du fait de cette annonce. L’Arabie saoudite, conditionnant son action à celle des autres pays de l’Opep, n’a eu aucun mal à convaincre ses partenaires qu’une réduction de 5 % de leur production serait compensée par une hausse des prix ». Du côté des pays non Opep, l’accord pourrait aussi être respecté même si la Russie, qui s’est engagée à une réduction de sa production de 300.000 barils par jour, « a annoncé que cela se ferait progressivement, en raison d’impératifs techniques », précise Stéphane Ferdrin. Le pays tente en effet de développer son influence au Moyen-Orient « et cela passe par une détente de ses relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite et ses alliés. Les Russes ont donc intérêt à respecter l’accord de Vienne », analyse Benjamin Louvet.

Efficacité.

Une autre question se pose après cette décision : pourquoi baisser la production seulement maintenant alors que la chute des prix a eu lieu en 2014 ? « Parce que s’ils l’avaient fait à l’époque, les producteurs de pétrole de schiste auraient augmenté leur production et les prix seraient restés bas », répond Benjamin Louvet. Alors qu’aujourd’hui, après plusieurs années de crise, la situation des producteurs américains se révèle très différente. « Ces derniers ne sont pas en mesure de compenser rapidement une baisse de production de l’Opep, même avec des prix autour de 50 ou 60 dollars le baril », continue le professionnel.

Corridor.

Actuellement, hormis en cas de mauvaise surprise sur la croissance mondiale, de nombreux éléments militent donc, selon de nombreux professionnels, pour le maintien du cours du pétrole dans un corridor entre 50 et 60 dollars le baril, même si cela n’empêche pas une volatilité ponctuelle.

Les pays producteurs sont en effet prêts à moduler l’offre pour que le prix ne redescende pas à des niveaux tels qu’ils ont pu être observés au début de l’année 2016. L’Arabie saoudite a d’ailleurs, en 2017, un double intérêt à ce que les cours se maintiennent. Pour son budget, bien sûr, mais aussi dans la perspective de l’introduction en Bourse d’une partie du capital de Saudi Aramco prévue en 2018. Ce pallier à 50 dollars peut d’ailleurs, dans une certaine mesure, se constater sur les marchés. « Aujourd’hui, les positions ouvertes acheteuses sur le marché à terme du pétrole sont à un plus haut historique en termes de nombre de lots. Dans le même temps, beaucoup d’intervenants sont vendeurs de ‘put’ (des options de vente, ndlr), pour de grosses tailles, à 50 dollars. Il est possible que l’Arabie saoudite ait rassuré les intervenants sur sa volonté de ne pas voir le prix du baril passer en dessous de 50 dollars. Cela stabilise le cours du pétrole. Or, cette stabilisation pourrait faciliter la préparation de l’introduction en Bourse de Saudi Aramco », estime Benjamin Louvet.

A l’inverse, la baisse de la production des pays de l’Opep et de la Russie doit cependant rester mesurée car, de l’avis de nombreux observateurs, d’un point de vue strictement financier, ces pays n’ont pas intérêt à ce que les cours s’envolent. « La volonté de l’Arabie saoudite n’est pas d’étrangler le marché. Cela aurait pour conséquence une remontée des cours permettant aux entreprises américaines du secteur de l’énergie de remettre en route rapidement des puits de pétrole de schiste, commente ainsi Stéphane Ferdrin. Même avec des prix du baril bas, les investissements aux Etats-Unis n’ont pas été stoppés partout. Le bassin Permian, par exemple, a continué à investir et sa production poursuit sa progression. Avec les prix bas, les opérateurs américains se sont simplement concentrés sur les zones les plus rentables. » Ces propos sont d’ailleurs corroborés par les chiffres du Département de l’énergie américain (EIA, US Energy Information Administration) qui montrent, d’une part, que la baisse de la production américaine de pétrole brut observée entre juin 2015 et novembre 2016 n’a été au maximum que de 1 million de barils par jour, faisant passer la production totale de brut de 9,5 mb/j à 8,5 mb/j, et que, depuis environ six mois, cette production a augmenté d’environ 500.000 barils par jour, pour atteindre 9 mb/j mi-février.