Vers un art démocratisé ?

Les grands artistes développent des œuvres accessibles au plus grand nombre à côté de leur production élitiste

A l’heure où les prix de l’art ne cessent de croitre, les artistes ne perdent pas de vue que leur rayonnement passe aussi par la réalisation de pièces à la portée du plus grand nombre. Ils touchent en effet des millions de gens en déclinant leurs œuvres en éditions 2-D, 3-D ou même virtuelles. Un aspect commercial essentiel vers un art plus démocratique.

L’art contemporain est plus en vogue que jamais et ses prix sont constamment tirés vers le haut, avec un prix moyen multiplié par trois (25.040 dollars contre 7.430 dollars) et un record multiplié par 65 depuis l’année 2000. L’artiste Jean-Michel Basquiat, dont le record est passé de 1,7 millions de dollars à plus de 110 millions de dollars en 20 ans, illustre combien l’échelle de valeur a évolué. Avec des œuvres valorisées à des dizaines de millions de dollars, les signatures tutélaires représentent un enjeu colossal pour le marché. Les trois-quarts du résultat mondial reposent d’ailleurs sur 100 artistes seulement, parmi plus de 30.000 soumis à la loi du plus offrant. Autrement dit, la santé économique du marché de l’art repose sur 0,3 % des artistes vendus aux enchères.

 

Les artistes les plus cotés produisent beaucoup

Parallèlement à une production élitiste, les grands artistes développent des œuvres accessibles au plus grand nombre. Exemple avec le japonais Takashi Murakami, l’un des plus coté mais aussi des mieux vendu de la planète avec 5.512 lots adjugés depuis 2000. Certaines de ses œuvres valent des millions mais Murakami est aussi l’un des artistes les plus abordables qui soit grâce à ses éditions, parfois illimitées. Cette machine à produire est entouré d’une myriade d’assistants au sein de son entreprise Kaikai Kiki Co, entreprise malheureusement en faillite à cause de l’impact de la pandémie sur l’activité.

L’alliance de l’art et du commerce à grande échelle est une évidence culturelle pour Murakami puisqu’il n’y a pas de distinction entre art pour musée et art populaire dans la culture japonaise. Murakami a toujours été désireux de fusionner les Beaux-Arts et la « chose »  commerciale, comme le revendiquait son mentor Andy Warhol. Pourquoi séparer ce qui fait partie d’un tout ? Surtout aujourd’hui où la circulation des images n’a pas de frontières. Sa production ne se limite pas aux sculptures, peintures, estampes, objets, produits dérivés que l’on rencontre sur le second marché. Il a multiplié les collaborations, avec la marque de luxe Louis Vuitton, la marque streetwear Supreme, ou avec Kanye West, tout en conservant un univers extrêmement cohérent.

Pour l’artiste vivant le plus cher de la planète, Jeff Koons, la dynamique n’est pas éloignée de celle de Murakami. Une partie de sa création est très commerciale pour toucher le plus grand nombre d’individus possible. C’est l’une de ses grandes forces : s’être approprié les mécanismes et les infrastructures de la production industrielle pour créer aussi bien des chefs-d’œuvre ostentatoires que des « produits » populaires. Ses Puppies et Balloon dogs édités à des milliers d’exemplaires se vendent de quelques centaines de dollars à des dizaines de milliers selon les éditions. Les Balloon dogs en porcelaine (2.300 exemplaires) s’échangent autour de 15.000 dollars contre moins de 1.000 dollars il y a 20 ans. Les prix grimpent autour de 60.000 dollars pour Balloon Monkey/Balloon Rabbit/Balloon Swan, un ensemble de trois sculptures réalisées avec la maison Bernardaud à Limoges (vente de Leon Gallery à Makati, Philippines, 14 septembre 2019). Ce qui revient à 20.000 dollars la pièce, contre environ 10.000 dollars lors de leur mise en vente par Bernardaud en 2017. Le prix moyen d’une sculpture fabriquée avec le concours de la manufacture de Limoges a par conséquent doublé en deux ans. Celui d’un vase Puppy en porcelaine (3.000 exemplaires plus 50 épreuves d’artiste), a lui été multiplié par dix en 15 ans (environ 10.000 dollars). Même diluée à des milliers d’exemplaires, l’œuvre de Koons aura été un investissement gagnant.

Repoussant les frontières entre art et commerce de masse, les artistes à succès ont souvent créé une esthétique satirique et enfantine. Un univers inspirant pour les marques de luxe, de streetwear et pour des chanteurs pop tels que Jay-Z, Kanye West, Justin Bieber, Pharrell Williams ou Billie Eilish, adepte influente de Murakami qui compte à elle seule 66,5 millions d’abonnés sur Instagram.

 

La conquête du Street art par le nombre et l’innovation

Plusieurs têtes d’affiche du Street Art dominent aussi le marché par leurs volumes de transactions, dont Shepard Fairey, l’un des cinq contemporains les plus vendus de notre époque grâce à une production lithographique abordable à partir de quelques dizaines de dollars. Essentiellement composé d’éditions, le marché de cet artiste révélé par le poster « HOPE » de la campagne de Barack Obama, est d’abord français.

L’esprit démocratique du Street art remonte au milieu des années 80 avec l’ouverture d’une boutique d’art bon marché par Keith Haring, le Pop Shop. Haring souhaitait toucher par ce biais le même éventail de personnes qu’avec ses dessins sauvages dans le métro : « pas seulement les collectionneurs, disait-il, mais aussi les enfants du Bronx ». L’objectif était de créer un Marché alternatif destiné aux plus grands nombres. Aujourd’hui encore, Keith Haring demeure l’un des artistes les plus populaires, les plus demandés, et les mieux vendus de notre époque. Le deuxième au monde, selon un volume de 4.806 transactions en 20 ans.

30 ans après le Pop Shop, le nouvel artiste populaire du moment, Banksy, lance sa propre boutique (2019), la Gross Domestic Product™ (ou Produit Intérieur Brut™). Mais les codes ayant changé depuis Haring, le Street artist militant a travaillé par correspondance, avec une boutique uniquement en ligne. De la bombe aérosol à 10 livres sterling jusqu’au gilet pare-balles à 850 livres sterling, ses « produits », comme il les nomme, sont fabriqués à partir d’objets recyclés dans son atelier, et non en usine. Les ventes servent à financer des missions de sauvetage pour les migrants en Méditerranée. Épuisés en un temps record, les « produits » pourraient revenir sur le second marché tant l’artiste est coté. Banksy est en effet classé 38ème mondial, avec 2.800 lots vendus pour 100,4 millions de dollars depuis 2000.

Citons enfin Kaws, un phénomène du marché utilisant aussi des moyens de production à grande échelle pour éditer des t-shirts (il a son propre label streetwear), des sérigraphies, et une centaine de variétés de Art toys (ces figurines inspirées de dessins animés), vendus en éditions limitées - et illimitées - auprès de fans et de collectionneurs. 

 

Bon point de vente

Influencé par Haring, Kaws offre une approche tout aussi décomplexée de l’art et du commerce. Selon Kaws, le but de l’art étant de communiquer et d’atteindre les gens, le point de vente utilisé est le bon quel qu’il soit. Le « bon » point de vente s’est d’ailleurs prodigieusement digitalisé tandis que ses œuvres se sont virtualisées. Kaws a en effet proposé des œuvres en réalité augmentée au printemps dernier. Des sculptures en téléchargement à acheter ou à louer (6,99 dollars la semaine, 29,99 dollars le mois), puis à incruster chez soi au moyen d’une navigation intuitive. Virtualisées de la sorte, les œuvres de Kaws se multiplient sans fin sur les réseaux sociaux, popularisées par les nouveaux influenceurs comme par les digital natives, ces collectionneurs de demain hyperconnectés.