Support Eurocroissance

Un troisième pilier face à la baisse des fonds euros

La Rencontre Prévoyance Retraite du 6 novembre a notamment permis de lever le voile sur les atouts et les inconvénients de l'Eurocroissance
Des divergences se font jour avec le regard positif d'un actuaire et d'un assureur, mais une opinion plus réservée de la part d'un intermédiaire
l'agefi, Denis Bourgeois, Sonia Fendler, Benoît Baron et Meyer Azogui

L’Agefi Actifs. - Pouvez-vous en préambule nous expliquer les caractéristiques techniques du support Eurocroissance, produit nouveau et surtout complexe ?

Denis Bourgeois. - Le support Eurocroissance est défini comme un support donnant lieu à constitution d’une provision technique de diversification (PTD). Le passif du bilan se décompose en trois parties : la provision mathématique (PM), la provision technique de diversification (PTD) et la provision collective de diversification différée (PCDD). A la souscription, l’assuré choisit le terme de son support et le pourcentage de la garantie au terme, théoriquement compris entre 0 % et 100 %. L’actualisation de la garantie au terme permet d’obtenir la provision mathématique.

Le Code des assurances définit aujourd’hui exactement le taux d’actualisation à utiliser. La provision technique de diversification s’obtient alors par différence entre le capital versé par l’assuré (net de frais) et la somme de la provision mathématique et de la provision collective de diversification différée. Les limites et conditions d’utilisation de la PCDD, destinée au lissage de la valeur de rachat des contrats, doivent être précisées dans un prochain arrêté.

Pouvez-vous donner des précisions sur le taux d’actualisation ?

Denis Bourgeois. - Conformément au Code des assurances, le taux d’actualisation à utiliser pour déterminer la provision mathématique est au plus égal, pour chacun des engagements, à 90 % du dernier taux à échéance constante (TEC) correspondant à l’échéance de la garantie ou à 90 % du dernier TEC correspondant à la duration des engagements au passif du canton suivant la méthodologie adoptée par l’assureur (pour exemple, voir les slides sur www.agefiactifs.com). La provision mathématique varie ainsi d’une part par un effet temps, mais également par un effet taux.

Le concept est-il réellement nouveau ?

Denis Bourgeois. - L’ensemble de ce concept s’inspire grandement de l’Eurodiversifié, mais il a été affiné et se révèle plus souple.

L’une des nouveautés significatives de l’Eurocroissance par rapport à l’Eurodiversifié, c’est que celui-ci exigeait une comptabilité spécifique par contrat. Le progrès apporté par les textes, c’est qu’on va pouvoir identifier plusieurs produits, plusieurs fonds Eurocroissance, dans une seule et même comptabilité. Cela va permettre de gérer le mécanisme plus simplement au sein des compagnies.

Les premiers supports Eurocroissance viennent d’être lancés. Generali va-t-il rentrer dans la danse ?

Sonia Fendler. - Oui car nous sommes vraiment convaincus par les fonds de croissance. Nous allons lancer le nôtre d’ici à la fin de l’année.

Je voudrais d’abord revenir sur un point par rapport à l’Eurodiversifié. Vous n’y aviez accès que par affaire nouvelle et une fois que vous aviez atteint un terme, vous recommenciez sur un nouveau contrat. L’Eurocroissance, lui, présente de gros avantages. En premier lieu, on va pouvoir l’insérer dans les contrats existants.

Un deuxième avantage réside dans la possibilité pour des multisupports anciens, que l’on n’arrive plus à faire évoluer, de les faire transférer vers des contrats Eurocroissance plus modernes, précisons-le au sein de la même compagnie. C’est une offre beaucoup plus souple qui va permettre d’intéresser les clients anciens.

Cela va prendre du temps, mais je suis convaincue de l’intérêt de l’Eurocroissance. Parce que c’est vraiment la troisième génération de contrats face à la baisse de rendement des fonds en euros.

Aujourd’hui, il y a encore un grand nombre de clients qui sont investis à 100 % en euros. S’ils veulent préparer leur retraite ou un projet et avoir un minimum de rendement, même si l’inflation est basse, l’Eurocroissance a un vrai sens.

Il va y avoir réellement une surperformance par rapport aux fonds euros traditionnels et notamment parce que cela va permettre à l’assureur d’aller investir dans du private equity, sur des actifs beaucoup plus risqués, moins liquides, mais qui créent la surperformance.

… et l’offre de votre compagnie ?

Sonia Fendler. - Generali lancera fin décembre son dispositif Eurocroissance. Le produit va porter sur une garantie entre 80 % et 100 % et sur une durée entre 8 et 30 ans. Nous sommes sur des frais de gestion relativement élevés puisqu’ils sont à 1,20 %. Mais à 1,20, cela nous permet de mieux rémunérer le distributeur et d’avoir encore une surperformance nettement au-dessus du fonds euros traditionnel. Nous proposerons aussi une option de garantie décès. Voici globalement les grandes particularités du fonds Eurocroissance Generali.

Meyer Azogui, vous êtes un représentant des intermédiaires. Est-ce que vous allez conseiller vous-même de souscrire à ce fameux support Eurocroissance ?

Meyer Azogui. - Il est difficile de répondre par oui ou par non, sachant qu’on ne connaît pas encore totalement l’offre. Au vu des conditions actuelles du marché, nous avons encore quelques réticences C’est un produit plus complexe qu’il n’y paraît. Nous sommes favorables au principe de base, qui est d’orienter l’épargner des ménages vers l’investissement productif. Que l’économie en général y gagne, oui. Que les assureurs y gagnent, oui. Que les distributeurs que nous sommes y gagnent, oui également. Que le client y gagne... je n’en suis pas encore totalement sûr.

Tout va dépendre de la typologie des clients. Des épargnants qui sont investis sur d’anciens contrats monosupports peuvent avoir un intérêt à réaliser des transferts… Ceux qui ont une certaine surface financière seront probablement plus réticents. Donc a priori, nous ne les orienterons pas vers l’Eurocroissance pour des raisons très simples, l’Eurocroissance, ils le réalisent eux-mêmes et nous les y aidons.

Un client très averse au risque, qui ne veut pas passer vers des unités de compte, nous pourrions lui proposer un passage par l’Eurocroissance pour le familiariser progressivement aux unités de compte. Par ailleurs, il est évident que si la rentabilité des fonds euros traditionnels baisse franchement, cela va nous conduire à revoir notre position. Aujourd’hui, pour les clients qui ont les moyens de faire autrement, nous n’allons pas aller spontanément vers l’Eurocroissance et attendre d’analyser  l’offre du marché.

Il y a quand même la carotte fiscale de l’assurance vie…

Meyer Azogui. - Oui, mais aucune carotte supplémentaire. Quand on a habitué les épargnants à réagir en fonction des incitations fiscales, l’absence d’avantage supplémentaire (surtout au regard du niveau de taux d’imposition actuels) est un frein au développement  de ce type de produit.

Il faudra également veiller, sur une durée très longue, à la solidité de l’assureur. Parce que la garantie, c’est bien, mais encore faut-il que l’assureur en question soit toujours présent dans 15, 20 ou 25 ans.

Sonia Fendler. - Je reviens sur le point des taux. C’est un des arguments des assureurs qui disent que les taux sont tellement bas que cela ne vaut pas l’enjeu d’investir dans l’Eurocroissance. A ceci près que lorsqu’on a commencé à travailler sur l’Eurocroissance il y a un an, l’OAT française était à 2,20 % et ils se disaient déjà que le niveau était bas. Mais il y a un vrai sens, dans tous les cas, d’investir sur le nouveau support, surtout que, en toute transparence, les assureurs vont tout faire au démarrage pour avoir de bonnes performances.

Cela signifie qu’il va falloir être extrêmement actif sur les marchés.

Les performances des futurs supports Eurocroissance vont être regardées de près par la clientèle, bien évidemment, et être mesurées au regard des frais de gestion. Quelle balance mettre en place ?

Sonia Fendler. - Pour moi, c’est l’équivalent d’un 70 % euros et 30 % UC. Nous rémunérerons mieux le distributeur sur ce type de support, mais toutes nos simulations font en sorte que la performance soit supérieure à un fonds euros traditionnel. C’est donc un élément qui restera incitatif.

Si nous gérons bien, l’Eurocroissance mobilise moins de fonds propres qu’un fonds euros traditionnel. Ce qu’on gagne en non-rémunération de fonds propres inutiles, on peut le donner en commissionnement.

Denis Bourgeois. - Le fonds Eurocroissance est avant tout un produit d’opportunité de marché. Equipé de ce produit, vous pourrez permettre à vos clients de capter les évolutions des marchés dès qu’il y aura un peu de croissance sur les taux longs, vous serez à même d’arbitrer cela et de laisser l’assureur gérer et aller chercher de la performance.

Précisémment, en fonction de ses échéances longues, est-ce un produit de retraite ou d’orientation patrimoniale ?

Sonia Fendler. - Cela peut être un produit patrimonial car  avec l’Eurocroissance, même si vous choisissez une durée très longue, vous pouvez sortir à tout moment. Vous sortez en valeur de marché. Vous pouvez sortir avec une plus-value par exemple de 20 % et possiblement au bout de 4 ou 5 ans. Maintenant, l’objectif, si on veut atteindre la garantie qu’on s’est fixée au terme à 100 %, 95 %..., c’est d’aller au bout. Il est vrai qu’en dessous de 15 ans, ce n’est pas très pertinent et que 40 ans, c’est un peu long. Cependant, il y a bien la problématique de préparer notre retraite. Nos enfants doivent commencer dès maintenant car pour eux, la retraite ne sera pas avant 65 ans, voire 70 ans.

Au moment de la sortie, sur quelle base la valorisation se fera-t-elle ?

Sonia Fendler. - Nous n’avons pas réussi à réaliser une valorisation quotidienne. L’Eurodiversifié se traitait sur une base mensuelle. Pour nous, ce sera une valorisation hebdomadaire. Sur le private equity et les PME illiquides, nous serons amenés éventuellement à les porter si jamais les clients sortent et si nous n’avons pas réussi à les vendre. Malgré tout, il y aura une valorisation les concernant.

La complexité ne va-t-elle pas être un obstacle majeur à la bonne diffusion de ce produit ?

Sonia Fendler. - Je pense que c’est difficile si vous voulez entrer vraiment dans le cœur du moteur et tout comprendre. Les distributeurs devront faire un effort minimum. Ensuite, il faut le présenter d’une façon extrêmement pédagogique à un client. Vous n’avez plus une garantie du capital au quotidien, mais vous avez une garantie au terme avec une meilleure performance qu’un fonds euros traditionnel. Cela va nécessiter du conseil, donc valoriser d’autant plus le conseiller vis-à-vis de la clientèle.

Denis Bourgeois. - Il y aura réellement un effort de présentation à faire… Dans la communication annuelle, qui est le relevé d’information que vous allez devoir expliquer à vos clients, il va falloir subtilement distinguer la performance de l’actif financier, la performance de la PTD et la revalorisation accordée à la garantie.

Meyer Azogui. - De toute façon, c’est un produit qui va s’inscrire dans la durée, sachant qu’il est fort probable que la rentabilité nette des fonds euros finisse par baisser très fortement. Si, parallèlement, nous avons deux ou trois bonnes années de performances sur l’eurocroissance, les clients achetant malheureusement trop souvent la performance passée, ils seront plus enclins à faire des arbitrages en faveur de ce type de placement.

Aujourd’hui, nous n’arrivons pas encore à appréhender réellement le surplus de performance attendu de l’Eurocroissance, on parle de 0,5 à 1 % de mieux que le fonds en euros. A ce niveau, la prime de risque est insuffisante et nous aurons du mal à faire rêver les investisseurs qui perdront par ailleurs la garantie en capital à tout moment.

Ce choix par rapport aux arbitrages libres et sans échéance des unités de compte est une vraie question.

Sonia Fendler. - Il faut reconnaître que celui qui sait naviguer avec des unités de compte va avoir une moindre appétence pour l’Eurocroissance. On évoque le 80-20, mais il se peut que le curseur soit de 60 % en fonds euros, 20 % en fonds Eurocroissance et 20 % sur des unités de compte. Dans tous les cas, le fonds Eurocroissance sera beaucoup moins volatil que des unités de compte. Cela a aussi un sens en termes de diversification. D’ailleurs, il faut avoir un bon conseiller financier pour ces 20 % en unités de compte. On voit bien aujourd’hui que les choix sont de plus en plus compliqués.

Sur le plan réglementaire, il a été prévu de limiter volontairement la part des actifs risqués sur la partie garantie en deçà des 80 %. L’expression « prenons un risque et finançons les entreprises » n’est-elle pas antinomique avec l’objectif originel de l’Eurocroissance ?

Denis Bourgeois. - Le principe originel de l’Eurocroissance était en effet de financer l’économie. En termes d’éligibilité des actifs, les textes réglementaires encadrent plus fortement les garanties en deçà de 80 %. Ainsi, certains titres comme les FPE ou l’immobilier en direct ne peuvent pas être utilisés dans cette hypothèse.

Sonia Fendler. - Aujourd’hui, il est possible d’investir les fonds euros dans énormément d’actifs. Ce qui n’est pas utilisé parce qu’on vit avec cette obligation du capital au quotidien. La nouvelle donne va tout de même nous permettre d’investir dans des PME françaises et européennes et de raconter en plus de belles histoires aux clients, car il y a de vraies pépites sur le marché qu’il était difficile de saisir. Le Code des assurances nous autorise désormais à y aller.