Marché de l'art

Un premier trimestre sous haute tension

Depuis les premiers effets pervers de la crise financière sur le marché de l’art, l’état des lieux n’est pas rassurant Cependant, maisons de ventes et collectionneurs adaptent leurs comportements à un environnement durablement incertain.

Avec la crise, on constate notamment une baisse des subventions privées américaines dédiées aux arts ayant entraîné des suppressions d’emplois massives dans les musées les plus prestigieux (le Detroit Institute of Arts et le Museum of Contemporary Art de Los Angeles ont licencié 20 % de leur personnel).

Nouvelle donne.

Parallèlement, le marché de l’art a perdu en liquidités, les nouvelles fortunes en Russie, en Inde et en Turquie ont littéralement fondu (disparition de plus de 300 milliardaires à l’échelle mondiale enregistrée à la fin du premier trimestre), les banques cessent d’alimenter les collectionneurs en crédits destinés à l’achat d’œuvres d’art et le géant UBS a stoppé son pôle de conseil artistique dédié à l’achat et la vente d’œuvres d’art.

Dans ce contexte fébrile et après la déconfiture des ventes d’automne 2008, les grandes maisons de ventes ont dû réagir rapidement pour prévenir un risque de gel d’enchères étendu aux grandes ventes de 2009. Pour pallier le risque de pertes, elles ont réduit, voire cessé, leur système des prix garantis, minimisé le nombre de lots catalogués, fait baisser les prix de réserve en accord avec les vendeurs, révisé leurs fourchettes d’estimations à la baisse et se sont adaptées à une demande moins haut de gamme. Ces changements stratégiques n’ont pas empêché des réductions d’effectifs, ni même la fermeture de la succursale de Philips de Pury à Cologne.

Contraction du secteur haut de gamme.

Après l’euphorie de 2007 qui propulsait les prix du Fine Art de 18 %, on assiste donc pour la deuxième année consécutive à un réajustement des prix. Cette baisse, déjà constatée en 2008 (-30 % en dollars) se poursuit en 2009, accusant une chute de 7 % sur les trois premiers mois.

A l’échelle mondiale, le taux d’invendus subit une légère hausse avec 37 % d’œuvres concernées. Rien d’alarmant puisque le ratio moyen était de 33 % les années précédentes.

Le bât blesse en revanche au regard de la chute des prix qui correspond à une restriction du secteur haut de gamme. Les collectionneurs, moins argentés et surtout plus prudents, ont amené les maisons de ventes à réduire l’offre sur le secteur haut de gamme. Ainsi, seules 79 enchères millionnaires en dollars ont été frappées durant le premier trimestre 2009, un chiffre réduit de moitié par rapport au premier trimestre 2008. Cette année, 77 % des lots soumis à enchères présentent des estimations attractives à moins de 5.000 dollars, soit 10 % de plus qu’en 2008. La contraction du secteur haut de gamme se traduit encore par une réduction sévère du nombre d’œuvres à plus de 50.000 dollars proposées aux enchères : le ratio tombe de 6 % à moins de 3 % au premier trimestre 2009.

Le marché s’adapte.

Attendues comme des ventes tests, les vacations d’art contemporain londoniennes de février 2009 n’ont enregistré aucun nouveau record mais ont évité le pire. Les auctioneersont joué la carte de la prudence avec un nombre de lots extrêmement restreint : 27 lots chez Sotheby’s, 31 lots chez Christie’s et 53 lots chez Phillips de Pury & Co. Ainsi, Christie’s affiche un faible taux d’invendus (21 %), mais 52 % des lots sont partis sous leurs d’estimations.

Des signatures phares de l’art contemporain, dont Mark Rothko, Anish Kapoor, Francis Bacon ou Jeff Koons, n’ont pas trouvé preneur. Le besoin de liquidités oblige certains collectionneurs à se défaire rapidement de leurs œuvres en les proposant à pertes. Le 11 février dernier, par exemple, « Green, Blue, Green on Blue »(1968) de Mark Rothko était ravalée contre une estimation basse de 2,5 millions de livres. Cette même œuvre trouvait pourtant preneur pour l’équivalent de 2,6 millions de livres seize mois plus tôt à New York.

L’art asiatique et indien corrigé.

On s’attendait à une sévère correction de l’art contemporain asiatique et indien, secteur dont la flambée spéculative a été spectaculaire ces dernières années, elle s’est traduite par un taux d’invendus de 45,3 % à l’issue de la vente Indian & Southeast Asian Art orchestrée par Sotheby’s NY le 18 mars 2009, et de 37 % chez Christie’s le lendemain (South Asian Modern & Contemporary art). La vacation d’art contemporain asiatique organisée à Hong-Kong le 6 avril (Sotheby’s) a mieux résistée (74 % de lots vendus) avec des records enregistrés pour Sui Jianguo, Huang Yongpin, ainsi que pour une sculpture de Yayoi Kusama.

Tests de mai.

Les ventes de mai vont permettre de tester la tenue du marché de l’art impressionniste, moderne et contemporain à New York.L’année dernière, la vacation impressionniste et moderne de Sotheby’s avait enregistré deux records mondiaux (Fernand Léger, « Etude pour la Femme en bleu », 35 millions de dollars, etEdvard Munch, « Girls on a bridge », 27,5 millions de dollars) et un taux d’invendus de 21,2 %.

Pour la cession de mai 2009, Sotheby’s mise sur une toile de Picasso et une sculpture de Giacometti, deux œuvres proposées dans une fourchette d’estimation comprise entre 16 et 24 millions de dollars. Intitulée « La fille de l'artiste à deux ans et demi avec un bateau », la toile de Picasso est un portrait de Maya Picasso réalisé en 1932. Quant au bronze de Giacometti « Le Chat »,conçu en 1951, il en existe huit exemplaires seulement et aucun n’avait été soumis aux enchères depuis plus de 30 ans. Sa dernière présentation sur le marché public remonte au 21 mai 1975 (Sotheby’s NY, 130.000 dollars).

Chez Sotheby’s toujours, pas moins de dix toiles de Tamara de Lempicka issues de la collection du créateur allemand Wolfgang Joop seront proposées, dont un « Portrait de Marjorie Ferry »et un « Portrait de la Duchesse de la Salle », chacun attendu entre 4 et 6 millions de dollars. Dans une fourchette de prix similaire, Christie’s propose le « Buste de Diego Stele III »d’Alberto Giacometti (estimé entre 4,5 et 6,5 millions de dollars), mais l’auctioneerattend surtout 8 à 12 millions de dollars d’un Picasso provenant de la collection Julian Schnabel : une « Femme au chapeau »de 1971.

Lueur.

Début 2009, la stimulation des foires d’art à travers le monde et le réajustement des prix par les maisons de ventes s'avèrent payants. Les collectionneurs n’ont pas déserté les salles des ventes et demeurent optimistes puisque l’indice de confiance des acteurs du marché de l’art d’Artprice a enregistré un fort désir d’acquisition d’œuvres, culminant à 76 % en mars dernier.