ISR

Un marché toujours en phase de mutation

Novethic constate en 2013 un ralentissement de la croissance des encours des fonds ISR
Plus qu’un désintérêt des investisseurs, ces chiffres reflètent les difficultés à harmoniser le concept

L’adolescence est toujours une période difficile. Cela fait déjà quinze ans que le concept d’investissement socialement responsable (ISR) est apparu en France mais le périmètre de cette industrie reste encore aujourd’hui assez vague. Alors que les derniers chiffres montrent une certaine atonie du marché, le monde de l’ISR semble néanmoins avoir entamé sa mue.

Croissance ralentie des encours.

Après avoir progressé de 29 % en 2012, les encours ISR sous gestion en France (gestion collective, gestion déléguée, gestion interne et épargne salariale) affichent une hausse de seulement 14 % l’an dernier, à 169,7 milliards d’euros, selon le bilan annuel de Novethic. « Si l’on se réfère à la seule gestion collective hors épargne salariale, les encours ISR ont progressé de près de 20 % l’an dernier, à 74,6 milliards d’euros. Avec 4,7 milliards d’euros, la collecte nette a contribué à hauteur de 6,7 %, mais elle reste concentrée entre les mains d’un assureur qui a beaucoup collecté sur un produit d’assurance vie. Si on l’exclut, on observe même une légère décollecte », note Dominique Blanc, directeur de la recherche chez Novethic.

Autre enseignement, les conversions de fonds classiques en fonds ISR ont continué à diminuer en passant de 24,9 milliards d’euros d’encours concernés dans la gestion collective en 2011, à 7,4 milliards en 2012 et 6,5 milliards en 2013.

Regain d’intérêt.

A la vue de ces chiffres, on peut s’interroger sur un essoufflement du marché et sur le réel attrait des investisseurs pour l’ISR. Pourtant, les professionnels notent toujours un intérêt pour la stratégie. « Les particuliers ont de l’appétit pour les fonds dont les thématiques leur parlent. Les fonds lancés ces derniers mois dans les réseaux des Banques Populaires et des Caisses d’Epargne avec le support de Mirova autour des problématiques de l’eau, de l’efficacité énergétique et de l’agribusiness rencontrent un vrai succès », souligne Anne-Laurence Roucher, directrice du développement chez Mirova.

Concernant les institutionnels, la société de gestion a également remporté deux mandats auprès d’une caisse de retraite Agirc-Arrco et d’une importante société pour gérer son épargne salariale. « Nous n’avons jamais vu autant d’investisseurs institutionnels convaincus du bien-fondé de l’application de critères extra-financiers dans la gestion », renchérit Elisabeth Cassagnes, responsable du développement durable à La Française AM. Cette dernière estime d’ailleurs que « certains institutionnels vont progressivement intégrer ces critères dans la sélection des gestions qu’ils choisiront ». Il est vrai que l’ISR répond bien à la problématique post-crise de l’orientation des flux vers des investissements plus durables pour l’économie mondiale. « Les investisseurs institutionnels les plus importants, comme les caisses de retraites, sont aujourd’hui quasiment tous impliqués dans l’ISR », renchérit la professionnelle.

Différentes approches.

Pour séduire les investisseurs, les sociétés de gestion ont adopté des stratégies qui, pour certaines d’entre elles, illustrent bien la mutation que vit aujourd’hui l’industrie dans son ensemble. Sycomore AM, par exemple, élabore depuis 2010 sa propre recherche ESG (prenant en compte les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) sans s’appuyer sur des organismes extérieurs. « Nos gérants ont depuis toujours intégré les enjeux ESG dans leur processus de gestion », souligne Léa Dunand-Chatellet, responsable de la recherche ESG chez Sycomore AM. « Ces critères participent, au même titre que d’autres,  purement financiers, à définir le potentiel d’appréciation à long terme des titres intégrés dans tous nos portefeuilles. Mais ils servent aussi à restreindre l’univers d’investissement de nos fonds explicitement ISR », précise-t-elle.

La Française AM a, de son côté, noué en décembre dernier un partenariat en prenant une participation de 49 % dans la société Inflection Point Capital Management (IPCM), spécialisée dans l’investissement responsable. Depuis, une méthodologie d’approche stratégique d’investissement (SAI, pour Strategically Aware Investing) a été implémentée aux processus de gestion sur les actions. « L’approche d’IPCM, appliquée à toute la poche actions de La Française AM, soit un milliard d’euros, mêle des critères financiers, extra-financiers et d’autres liés à la capacité des sociétés à s’adapter aux grandes tendances séculaires », précise Elisabeth Cassagnes. La société veut d’ailleurs aller plus loin puisque ses nouveaux investissements immobiliers devront répondre à des critères ESG stricts et le filtre d’IPCM sera étendu à d’autres classes d’actifs.

Mirova a pour sa part choisi une voie un peu différente en créant une marque distincte. « Dans le cadre du plan stratégique du groupe BPCE, nous étions arrivés à la conclusion il y a deux ans que les stratégies ISR manquaient de visibilité », explique Anne-Laurence Roucher. Une première étape est franchie en mai 2012, avec le regroupement géographique de l’ensemble des pôles d’expertise d’investissement responsable de Natixis AM. Puis, en novembre 2012, la marque Mirova est créée, avant de devenir une société de gestion à part entière en janvier dernier. « La création de Mirova est donc cohérente avec le modèle multiboutique de Natixis AM et reflète aussi nos fortes convictions sur l’ISR », résume Anne-Laurence Roucher. Mirova contribue également à une démarche dite « d’intégration ESG » en fournissant ses analyses à Natixis AM.

Intégration ESG.

Ces différentes orientations suggèrent que l’ISR n’est plus forcément aujourd’hui séparé des processus de gestion traditionnels. Sur son site internet, Amundi déclare ainsi appliquer « des règles strictes d’intégration des critères extra-financiers (ESG) » à « l’ensemble de sa gestion active ». « Il est probable qu’à terme, les critères ESG seront intégrés dans la totalité des gestions traditionnelles », anticipe Léa Dunand-Chatellet. Pour donner une meilleure vision des pratiques « d’intégration ESG », qui regroupent la diffusion et la prise en compte plus ou moins contraignante de critères responsables par des gérants de fonds ne se revendiquant pas ISR, Novethic a choisi cette année de durcir ses critères (voir ci-contre), ce qui fait apparaître un périmètre de 440 milliards d’euros d’encours concernés, soit 15 % de la gestion d’actifs française. L’ISR proprement dit, qui représente 5 %, des encours gérés en France, pourrait dès lors devenir, selon certains professionnels, un style d’investissement, au même titre que la « value » ou les petites capitalisations.