Taxonomie verte : le scénario d’un rejet du gaz et du nucléaire prend de l’épaisseur

Clément Solal, à Bruxelles
L’opposition au projet de la Commission européenne d’inclure les deux énergies dans la catégorie des activités «de transition» a été décuplée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Centrale nucléaire de Civaux. (Crédit : European Union)

Mairead McGuinness a probablement déjà passé de meilleures journées. La commissaire aux Services financiers a confirmé, mardi matin face aux commissions Environnement et Affaires économiques du Parlement européen, le maintien de la proposition de second acte délégué relatif au traitement du gaz et du nucléaire dans la taxonomie des investissements verts de l’Union européenne (UE). Une annonce qui lui a valu une salve de critiques, parfois très virulentes, de la part des eurodéputés. Présenté début février par la Commission européenne, le texte prévoit l’inclusion des deux sources d’énergie dans la catégorie des activités dites «utiles à la transition», qui pourraient donc continuer à bénéficier de financements massifs.

Déjà fortes chez une partie des parlementaires, les réticences vis-à-vis de la proposition ont été exacerbées depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, qui impose à l’UE de réduire sa dépendance aux importations de gaz russe. «L’acte délégué complémentaire vise à encourager la transition vers un système énergétique décarboné, avec le défi supplémentaire de diversifier les sources d’approvisionnements hors de la Russie dans un laps de temps très court. Mais, contrairement à ce que certains prétendent, le texte présenté ne consolide pas le recours au gaz», a estimé l’Irlandaise dans son propos liminaire.

Si Bruxelles refuse ainsi de revoir sa copie, ladite proposition peut être bloquée pendant un délai de cinq mois par un vote à la majorité absolue (353 députés en séance plénière) du Parlement européen. Une éventualité désormais probable, au vu de la teneur des interventions de la vingtaine de parlementaires qui se sont ensuite succédé à la tribune.

Venues de députés de tous bords, au sujet du traitement du gaz mais aussi du nucléaire, les critiques se sont toutes rejointes au sujet du processus de prise de décision de la Commission. Et, en particulier, sur la manière dont l’exécutif européen a ignoré l’avis négatif de son propre groupe d’experts (la Plateforme sur la finance durable), formulé au cours d’une période de consultation express fin janvier. «Cette plateforme est censée donner un fondement scientifique à ce que fait la Commission. Or, je crois que je n’ai jamais vu un consensus si clair au sein d’un tel groupe d’experts pour rejeter une proposition», a tancé Bas Eickhout, des Verts.

«Une erreur historique immense»

«Pourquoi n’avez-vous pas suivi les recommandations de la Plateforme sur le gaz et sur le nucléaire ? Pensez-vous vraiment que ces scientifiques ont tout faux ?», a renchéri la Finlandaise Sirpa Pietikäinen, au nom du groupe PPE (conservateurs), fustigeant «une erreur historique immense» de la part de la Commission. Attaques face auxquelles Mairead McGuinness a parfois semblé désemparée. «Les membres de la Plateformes sont des scientifiques et je les respecte. Mais nous avons adopté une approche différente. Et cela ne veut pas dire qu’ils avaient tort et que nous avions raison. Nous pensons que notre proposition est fondée sur la science et qu’elle est ambitieuse. Mais, en plus de la science, nous devons prendre en considération les aspects politiques», a-t-elle expliqué.

Les intervenants ont également été nombreux à regretter un manque de considération pour le Parlement européen dans la décision. «Lors de cette consultation, il y a aussi eu beaucoup de lettres et de réactions qui vont ont été adressées par des parlementaires et qui, à ma connaissance, n’ont jamais reçu de réponse», a pointé Paul Tang, du groupe S&D (centre-gauche).

Auteur de l’une des rares intervention en faveur du projet de Bruxelles, le Français Gilles Boyer a en même temps constaté l’isolement de la Commission : «Vous n’êtes pas complètement seule dans cette salle», a glissé l’eurodéputé du groupe Renew (libéral). «Evidemment, je vous demande de soutenir l’acte délégué. Mais la suite est entre vos mains», a, pour sa part, conclu Mairead McGuinness.