Pascal Canfin : «Les épargnants doivent être embarqués dans la finance verte»

Propos recueillis par Valérie Riochet
Alors que la taxonomie verte est devenue réalité, le président de la commission de l'Environnement au Parlement européen revient sur les avantages de ce texte et les futurs projets en matière de finance durable.
Pascal Canfin, président de la commission de l'Environnement au Parlement européen

L’Agefi : Vous avez présidé le trilogue qui a abouti en décembre 2019 aux votes du Conseil et du Parlement européens du texte de la taxonomie. Un dictionnaire des activités vertes est désormais sur la table. L’essentiel est-il figé ?

Pascal Canfin : La taxonomie n’est pas une définition des activités vertes d’une entreprise, mais la «grammaire» de ce qui est utile à la transition énergétique. Nous avons élargi l’ambition de départ concentrée sur des activités d’entreprise purement vertes, en créant trois catégories d’activités : celles neutres en carbone donc dites vertes, les activités «facilitatrices» qui rendent possibles la transition et les activités de transition. La définition des activités de transition est particulièrement attendue dans les actes délégués à paraître en fin d’année. Il s’agira notamment de définir la place donnée, ou non, à des technologies tel le gaz naturel. Un enjeu politique majeur. Dans cinq ans, le règlement sera revu pour prendre en compte les évolutions industrielles et économiques. Un peu comme l’Académie française intègre de nouveaux mots au dictionnaire.

De nombreux observateurs déplorent l’émergence du greenwashing en raison notamment d’un manque de données émanant des entreprises...

Le règlement Taxonomie contient une clause qui stipule que chaque entreprise européenne cotée, de plus de 500 collaborateurs, devra faire preuve de transparence en livrant deux indicateurs clé : la part de son chiffre d’affaires alignée à la taxonomie et la part de Capex (investissements) allouée aux activités telles que définies par ce référentiel. Ces deux éléments permettront aux investisseurs d’avoir à la fois la «photographie» et le «film». Autrement dit, ils pourront désormais savoir si le business model de la société est compatible aujourd’hui mais aussi demain avec la classification édictée par la taxonomie. Et cela, dès 2022.

Que répondez-vous à ceux, investisseurs professionnels, qui insistent sur le fait que cet élément arrive tardivement ?

Nous sommes le seul continent au monde à avoir entrepris de passer l’économie de la transition au peigne fin. Cela prend du temps.

Certains experts appellent de leurs vœux la création d’une taxonomie brune. Quelle en serait l'utilité ? Doit-on comprendre que la taxonomie verte comprend des biais et limites ?

La taxonomie actuelle permettra d’avoir une vision claire de la pertinence des activités économiques utiles à l’accélération de la transition vers la neutralité climat. Mais elle ne livre rien de détaillé sur les activités néfastes à la transition. Or, par exemple, si la Banque centrale européenne décide l’année prochaine de sortir progressivement de son bilan les activités «anti-climat» tel que suggéré par Christine Lagarde, sa présidente, devant le Parlement européen, cela implique l’existence d’une définition. C’est cela l’enjeu de la taxonomie brune. La Commission européenne doit d’ailleurs proposer un rapport de faisabilité sur ce sujet en 2021.

Une taxonomie sociale est également poussée, la crise du Covid-19 révélant l’importance aux yeux des investisseurs des initiatives sociales et salariales portées par les entreprises. Mais existe-t-il un réel consensus entre les pays européens sur les enjeux sociaux ?

Je suis pleinement favorable à ce qu’un travail soit réalisé sur ce que sont les bonnes pratiques sociales en entreprise. En revanche, je ne pense pas qu’il faille tout mélanger dans un seul outil que serait la taxonomie, au risque de tomber dans les travers de l’approche ESG (environnement, social, gouvernance). A titre d’exemple, les compagnies pétrolières, parce que disposant de ressources financières importantes, ont les moyens de mettre en place une politique sociale de bon niveau. Or leur activité ne peut pas être en ligne avec la taxonomie climat. Si l’on agrège les deux indicateurs dans le même outil, on envoie un message incompréhensible pour l’investisseur.

Au-delà de la mise en place, en Europe, d’une taxonomie, comment sécuriser la finance durable sur le long terme ?

Les épargnants doivent être «embarqués». La publication prochaine des actes délégués de la directive MIF qui imposera que soit systématiquement demandé aux épargnants leur préférence en matière de soutenabilité, est une étape essentielle. Je fais le pari que la part de marché des solutions d’épargne durable va considérablement augmenter. Spontanément, le particulier occulte la dimension climatique dans ses décisions de placement mais si on lui pose explicitement la question il sera plus enclin à faire un choix «vert».

Par ailleurs, lors de son premier discours sur l’état de l’Union, le 16 septembre dernier, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission a annoncé que le plan de relance européen post-Covid sera financé à hauteur de 30% par des obligations vertes (green bonds). Non seulement la part verte du Plan de relance va être consolidée, mais en plus de cet engagement politique, il s’agit ici de passer un contrat juridique avec les investisseurs. Ce faisant, l’Europe deviendra dès 2021 le plus gros émetteur de green bonds au monde. De quoi légitimer encore davantage ses règles du jeu sur l’échiquier mondial de la finance verte.