L’offre à 12 euros sur EDF séduit les analystes, pas les petits porteurs

Bruno de Roulhac
Colette Neuville, présidente de l’Adam, milite pour une base d’indemnisation sur le prix d’introduction de 32 euros, invoquant les décisions prises par l’Etat au détriment des actionnaires.

Les actionnaires minoritaires d’EDF devront se contenter de 12 euros par action. L’Etat a attendu le dernier moment – il s’était engagé le 13 juillet dernier à communiquer au plus tard le 19 juillet avant Bourse – pour dévoiler les conditions de sa future offre publique d’achat simplifiée sur EDF en vue de son retrait de la cote.

Pour acquérir les 15,9% de flottant, l’Etat offre 12 euros par action, coupon attaché, soit une prime de 53% sur le cours du 5 juillet, veille de l’annonce de la nationalisation, de 46% sur le cours moyen 60 jours et de 34% sur le cours moyen sur un an. Soit un débours de 7,6 milliards d’euros. Pour acquérir les 60% d’obligations à option de conversion et/ou d’échange en actions nouvelles ou existantes (Oceane) non encore détenues, l’Etat propose 15,64 euros par obligation. Soit un coût de 2,1 milliards d’euros.

Première étape pour l’Etat, obtenir le financement de ces 9,7 milliards d’euros nécessaires à l’opération. Ces crédits sont inscrits dans la loi de Finances rectificative pour 2022, en discussion dans l’hémicycle à partir de jeudi. Cette procédure « permettra d’avoir un échange avec la représentation nationale », se félicite une source à Bercy.

Deuxième étape, dépôt du projet d’offre auprès de l’AMF début septembre. Bercy espère une ouverture de l’offre le jeudi 29 septembre pour une clôture mi-octobre, et s’il détient plus de 90% des actions, il espère obtenir une radiation de la cote fin octobre. Un calendrier ambitieux.
Colère de certains minoritaires

Ce prix de 12 euros « est notoirement insuffisant, estime Hervé Chefdeville, secrétaire général de Energie en actions, l'association des actionnaires salariés et anciens salariés du groupe. Alors que l’Etat a contribué à faire chuter le cours, de 32 euros en 2005 à 8 euros, le prix proposé est très loin du compte, surtout si on le compare à l’inflation ou au rendement du Livret A sur les 17 années de cotation ». D’ailleurs, Energie en actions dit continuer à recevoir le soutien de nombreux particuliers, qui souhaitent aussi se joindre, à la plainte pénale de l’association contre l’Etat en tant qu’actionnaire majoritaire d’EDF.

Pour les minoritaires, la meilleure défense est de ne pas apporter leurs titres à l’offre. Si l’Etat ne parvient pas aux 90% nécessaires, il devra relever son prix. Toutefois, les fonds qui sont entrés lors de l’augmentation de capital du printemps dernier, à 6,35 euros, ne devraient avoir aucune raison de refuser cette culbute. D’autant que cette offre est jugée « très attractive » par Octo Finance, comme par Citi, qui lui attribue « une forte probabilité de succès ». Pour sa part, JPMorgan anticipait ce prix de 12 euros.

La valeur actuelle d’EDF « ne nous paraît pas une base acceptable d’indemnisation, confie Colette Neuville, présidente de l’Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam). La société ne vaut plus qu’une bouchée de pain (dixit France Inter). Les décisions passées de l’Etat (blocage tarifaire, fermeture de Fessenheim,…), si elles sont justifiées d’un point de vue de l’intérêt général, ont été prises au détriment des actionnaires et ont fait chuter les cours. Or, nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude ».

Retour à la case départ

En nationalisant EDF, « l’Etat fait un retour à la case départ, reconnaissant l’erreur de l’ouverture de capital. Il faut aussi retourner à la case départ pour l’indemnisation, en offrant 32 euros, le prix d’introduction, ajoute Colette Neuville. D’autant qu’à l’époque, BNP Paribas et la Société Générale avaient réalisé des ventes forcées et ont été condamnées par l’AMF, et que les banques ont dû soutenir le titre EDF dès sa cotation ».

Depuis l’entrée en Bourse, « l’Etat actionnaire a touché 17 milliards d’euros de dividendes, en dépit de cash-flows négatifs, poursuit Colette Neuville. Or, le retour sur investissement du minoritaire est de -25% depuis la cotation, contre +146% sur la même période pour le SBF 120 et +30,85% pour le Livret A. Avec les 3,8 milliards d’euros de bénéfices engrangés lors de ventes d’actions à 82,50 euros fin 2007, l’Etat devrait avoir les moyens de relever considérablement son offre ».

Dans la foulée de cette annonce, le conseil d’administration d’EDF a constitué un comité ad hoc, composé de trois administrateurs indépendants, Bruno Cremel, Colette Lewiner et Philippe Petitcolin, et d’un administrateur salarié, Christian Taxil. Ce comité proposera prochainement au conseil la désignation d’un expert indépendant, chargé d’émettre une recommandation sur l’intérêt de l’offre pour la société, les actionnaires et porteurs d’Oceane, et les salariés, avec une attestation d’équité sur le prix de l’offre. « Comment l’expert peut-il estimer la valeur d’EDF ?, s’interroge Colette Neuville. Quel prix de l’électricité doit-il prendre en compte ? Celui de marché, ou celui du blocage tarifaire ? Comment établir un DCF (discounted cash flow, actualisation des flux futurs, ndlr), notamment sans possibilité d’établir un business plan chiffré sur le coût et la rentabilité des futurs EPR, et sans visibilité sur l’évolution des taux d’intérêt ? »

Tous ces sujets - relance du nucléaire, tarifs régulés de l'électricité... - constituent l'immense chantier à venir des pouvoirs publics. Cette opération « donne à EDF les moyens nécessaires pour accélérer la mise en œuvre du programme de nouveau nucléaire voulu par le président de la République, et le déploiement des énergies renouvelables en France », s’est félicité Bruno Le Maire, ministre de l'Economie. Mais, « en quoi le rachat des minoritaires va donner des moyens supplémentaires à EDF ?, s’interroge Hervé Chefdeville. Que l’Etat commence par indemniser correctement les actionnaires, qui lui avaient fait confiance en 2005 ».