L’Occident engage une riposte financière historique contre Moscou

Alexandre Garabedian
L'exclusion de certaines banques russes du système de messagerie Swift et le gel des avoirs de la banque centrale seront lourds de conséquence.
Réunion informelle des ministres de l'Économie et des Finances le 25 février 2022. (Crédit European Union)

Nous sommes résolus à imposer un prix à la Russie. Un prix qui l’isolera de notre système financier international et de nos économies ». Dans un communiqué publié samedi, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a officialisé au nom de l’Union européenne, de l’Allemagne, de l’Italie, du Royaume-Uni, des Etats-Unis et du Canada, ce qui semblait impensable la veille encore : l’usage de l’arme financière « atomique » contre Moscou après l’invasion de l’Ukraine.

En décidant de couper « un certain nombre de banques russes » du système de messagerie Swift, et en empêchant la banque centrale russe d’accéder à ses réserves dans ces pays, les Occidentaux ont dévoilé des sanctions financières sans précédent dans l’histoire récente de la mondialisation. Si l’Iran est déjà passé par là, la place qu’occupe la Russie dans les échanges commerciaux – premier exportateur mondial de céréales et fournisseur de 40% des besoins de l’Europe en gaz – rend ces annonces historiques.

Pression sur les prix

La coopérative privée Swift n'effectue pas de transfert de fonds, mais sert d'interface entre les banques du monde entier pour permettre d'échanger des messages (confirmations de paiement, flux de devises...) de manière sécurisée. En être exclu revient à se couper du système financier international et donc des échanges mondiaux. Les importateurs européens de gaz ou de blé russe ne pourraient plus régler leurs achats et devraient trouver d’autres sources d’approvisionnement. « Un tel scénario causerait des disruptions majeures dans les exportations de matières premières de la Russie », rappelaient vendredi les économistes d’ABN Amro, avant d’en énumérer les impacts : pénuries, hausses de prix, pressions supplémentaires sur le fret maritime pétrolier…

C’est la raison pour laquelle, vendredi encore, l’Allemagne et l’Italie, très dépendantes du gaz russe, rechignaient toujours à franchir le Rubicon. La pressions de leurs alliés et la situation dramatique en Ukraine ont eu raison de leurs préventions. Pour éviter des perturbations trop importantes, les sanctions du week-end, dont on attend les détails, ménagent des exemptions. Seules les banques russes déjà sanctionnées par la communauté internationale devraient être concernées, à ce stade. Comme Sberbank et VTB, numéro un et deux sur le marché russe, déjà visées par les Etats-Unis le 24 février.

En théorie, d’autres établissements comme Sourgoutneftegasbank, la banque du producteur d’énergie du même nom, pourraient donc servir d’intermédiaire pour les achats d’énergie payés en dollars. En pratique, les prochains jours s’annoncent chaotiques pour le règlement des échanges avec la Russie et en particulier pour les marchés de matières premières, le temps que les intervenants y voient clair sur les sanctions et les exemptions. « Il est clair que beaucoup d'entreprises vont considérer que le pétrole russe est sanctionné et qu'elles n'y toucheront pas, même si c'est autorisé », estimait dimanche le dirigeant d’un négociant en pétrole, cité par Reuters sous couvert d’anonymat. La Société Générale et Credit Suisse ont, pour leur part, décidé d’arrêter de financer le négoce de matières premières depuis la Russie.

Les flux d’énergie et de matières premières vers la Chine ne sont pas bloqués. La Russie peut aussi s'appuyer sur son propre système de transfert de messages financiers, SPFS, depuis l'annexion de la Crimée en 2014. Son intérêt est aujourd'hui limité faute de partenaires internationaux : il compte officiellement 331 membres, presque tous locaux, selon la Banque de Russie, contre plus de 11.000 chez Swift. Pékin a aussi son propre système.

L'administration américaine a elle aussi choisi de ménager des exemptions en dévoilant le 24 février des sanctions qui épargnent les flux liés aux achats de blé ou de gaz russes. L’Office of Foreign Assets Control (OFAC), le redoutable département du Trésor chargé de faire appliquer ces mesures, a demandé à toutes les institutions financières américaines de fermer, dans les 30 jours, les comptes de « banque correspondante » de la banque publique Sberbank. Ces comptes permettent en pratique d’accéder au système de règlement en dollars. Quant à VTB, ses avoirs aux Etats-Unis sont purement et simplement gelés, comme ceux de trois institutions plus petites, Otkritie, Novikom et Sovcom.

Des exemptions aux Etats-Unis

Le premier objectif est de mettre sous pression ces établissements, en poussant leurs clients en Russie à retirer leurs avoirs. Les sanctions ont aussi eu des effets dès le 25 février sur certains pans des activités de trading. La chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream, qui assure la bonne fin des transactions sur les marchés financiers, a ainsi annoncé à ses clients qu’elle cessait de régler des opérations en rouble, et bloquerait les transactions de ce type avec son concurrent Euroclear.

L’OFAC permet cependant à certaines transactions financières avec la Russie de continuer à être réglées en dollar : en particulier, les achats d’énergie, « de la production à la consommation », les achats de matières premières agricoles, les produits dérivés financiers. Même si les groupes russes visés par les sanctions n’ont plus de compte de « banque correspondante » aux Etats-Unis, ils auront donc la possibilité de traiter des fonds en dollars liés au commerce de pétrole, de gaz ou encore de blé. A une condition : « traiter indirectement ces transferts de fonds par le biais d’une institution financière non-américaine, et non-visée par des sanctions », explique l'OFAC, schémas à l'appui, dans un vademecum sur l'application des nouvelles mesures. Reste à savoir qui voudra jouer ce rôle d’intermédiaire, surtout si la liste des parias de la finance russe s’allonge encore dans les jours qui viennent.