France

« Libérer les freins à la croissance des PME et des ETI »

Les PME et les ETI peinent à se développer malgré de nombreuses mesures mises en place
Alain Tourdjman expose ses solutions pour favoriser leur croissance
DR, Alain Tourdjman, directeur études, veille & prospective du pôle Stratégie, BPCE

L’Agefi Actifs. - Quel est le poids des petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) en France ?

Alain Tourdjman. - Aujourd’hui, la France compte environ 4 millions d’entreprises. Parmi ces dernières, 3 millions sont sans salariés et 920.000 sont des TPE comprenant entre un et dix salariés. Les PME, qui comptent moins de 250 personnes avec un chiffre d’affaires annuel inférieur à 50 millions d’euros ou un total de bilan n’excédant pas 43 millions d’euros, sont au nombre de 180.000 environ. Enfin, environ 5.000 ETI, de 250 à 4.999 salariés, présentent un chiffre d’affaires n’excédant pas 1,5 milliard d’euros ou un total de bilan n’excédant pas 2 milliards d’euros.

Et en termes d’emplois et de valeur ajoutée ?

- Les PME et ETI représentent au total 8,5 millions d’emplois (5,2 millions pour les PME et 3,3 millions pour les ETI), soit environ 35 % de l’emploi salarié en France. Par ailleurs, nous estimons que les PME et ETI constituent 30 % de la valeur ajoutée totale du pays.

Quels sont les atouts des PME et ETI par rapport d’une part aux TPE et, d’autre part, aux très grandes entreprises ?

- Les PME et ETI ont la capacité, par leur taille, de bénéficier d’économies d’échelle pour investir, innover ou exporter, ce qui n’est généralement pas le cas des TPE. Par ailleurs, elles restent moins sensibles que les grandes entreprises aux mouvements de mondialisation – et donc d’externalisation – et de métropolisation que nous observons en France. Les PME et ETI contribuent à préserver une diffusion du tissu productif sur l’ensemble du territoire national. Elles méritent donc une attention toute particulière.

Les PME et ETI ont-elles profité de la révolution entrepreneuriale des années 2000 ?

- Pas vraiment car si le nombre total des entreprises a pratiquement doublé entre 2003 – où elles n’étaient que 2,4 millions – et aujourd’hui, le nombre de PME et d’ETI est resté quasiment stable. Entre 2003 et 2014, par exemple, le nombre de PME n’a progressé que de 3,6 % et celui des ETI de 5,7 %. La très forte hausse du nombre de sociétés en France des années 2000 a donc principalement concerné les entreprises unipersonnelles. La réussite collective en termes de création d’établissements est restée cantonnée à ces entités, sans véritable transmission aux entreprises de plus grande taille, ni même aux TPE avec salariés. Plutôt que de renforcer le tissu des PME et ETI, ce mouvement a, au contraire, entretenu une fragmentation du tissu productif français.

Finalement, les mesures mises en place pour développer les entreprises moyennes et les ETI en France au cours des quinze dernières années ont globalement échoué.

Est-ce à dire que le tissu des PME et ETI reste stable ?

- A première vue, la structure par taille des PME et ETI a peu varié depuis 2003. Mais, derrière cette grande stabilité sur longue période, les flux apparaissent très marqués. Ainsi, tous les trois ans, 20 % à 25 % du parc de PME et ETI se renouvelle et environ 30 % des entreprises pérennes changent de taille. Néanmoins, malgré une réelle dynamique interne, les montées en taille sont compensées pour l’essentiel par les disparitions d’autres entités.

Pour quelles raisons la croissance des entreprises est-elle capée aujourd’hui ?

- Pour les dirigeants, le principal objectif est la pérennité de leur entreprise. La croissance, quantitative ou qualitative, est l’un des moyens – non le seul – de l’atteindre. Ils considèrent qu’il y a un risque potentiel à la croissance et ce, pas uniquement à cause des seuils sociaux. Beaucoup estiment avoir atteint la taille critique nécessaire et n’ont pas de raison de croître au-delà. Ils préfèrent consolider leur situation financière plutôt que d’engager des investissements pour leurs développements futurs. Les petites entreprises se satisfont parfois de leur modèle économique et ne vont pas nécessairement chercher la croissance. Leurs dirigeants ont la crainte qu’en se développant, ils ne mettent en risque les acquis de l’entreprise. L’analyse économique leur donne raison, la croissance, singulièrement aux stades de 50 et 250 salariés, réduit dans un premier temps la productivité et la rentabilité. Les seuils sociaux viennent donc renchérir un obstacle économique déjà majeur.

La croissance des sociétés en France tient avant tout à la faculté de faire grandir des PME. Il s’agit de rendre moins risquée, pour les entrepreneurs, une croissance stratégique, la transition d’un modèle local ou régional – dans lequel ils ont trouvé leur équilibre – vers un modèle plus dynamique qui va leur permettre d’aller chercher une nouvelle taille critique.

Comment libérer les entreprises de ces freins ?

- Dans la mesure où nos sociétés ne sont pas de taille suffisamment importante, il faut trouver d’autres moyens de bénéficier d’économies d’échelle, en encourageant par exemple la mise en place d’organisations en réseaux. Il pourrait ainsi être profitable de privilégier la mutualisation des compétences ou des innovations entre plusieurs entreprises. Il faudrait aussi favoriser des structures d’accès au capital, permettant un financement en fonds propres plus facile dans les périodes de croissance sans menacer le contrôle du dirigeant. Enfin, il faudrait prolonger la restauration des marges des entreprises qui, depuis quinze ans, compensent la fragilité de leur rentabilité économique par une consolidation bilancielle et un sous-investissement.

Faut-il, comme c’est le cas aujourd’hui, favoriser les toutes jeunes entreprises ? 

- Cela ne suffit pas. Car certes, une jeune entreprise présente un rythme de croissance plus élevé qu’un établissement plus ancien, mais plus elle grandit, plus ce potentiel diminue. Les gazelles (les jeunes pousses à fort potentiel) n’ont pas une probabilité supérieure aux autres entreprises de devenir des ETI. Il faut accompagner celles qui portent des innovations de rupture mais pour une jeune société en général, la croissance se fera – elle est nécessaire – naturellement. Pour faire grandir les entreprises, il faut leur faciliter le passage d’un seuil supplémentaire de taille critique quand elles sont déjà installées, en limitant les risques encourus.

L’environnement économique est-il aujourd’hui tout de même favorable aux PME et ETI ?

- Depuis deux ans, les PME et ETI ayant bénéficié d’un début de restauration de leur taux de marge, son prolongement faciliterait la reprise de l’investissement, notamment immatériel. Mais répondre à l’enjeu de la taille suppose de rompre avec une politique du « tout-création » qui encourage la fragmentation du tissu productif et de favoriser délibérément la croissance stratégique via le dépassement de la taille critique.