L’Eurosystème lance son projet d’euro numérique

Fabrice Anselmi
La BCE annonce une nouvelle étape en direction d’une monnaie numérique grand public et sans blockchain publique.

La Banque centrale européenne (BCE) a lancé mercredi une phase d’étude de 24 mois pour son projet d’euro numérique (e-euro). «Le but est de veiller à ce que, à l’ère numérique, les ménages et les entreprises aient toujours accès à la forme de monnaie la plus sûre : la monnaie de banque centrale», a déclaré Christine Lagarde, présidente de la BCE. Les paiements par cartes et virements bancaires prennent le pas sur la monnaie de banque centrale (billets et pièces) : une monnaie digitale de banque centrale (MDBC) permettrait à la BCE de garder un lien direct avec les citoyens tout en contribuant à prévenir les activités illégales et les effets indésirables sur la stabilité financière et la politique monétaire.

Entre MDBC de gros et MDBC grand public, utilisation d’une technologie décentralisée de validation des transactions (registre distribué «DLT», «blockchain») ou pas… Différentes options étaient sur la table, et seul le caractère grand public est désormais confirmé. «Il s’agit de marier le meilleur du privé et du meilleur de la sécurité publique. Dans tous les cas, cela ne se ferait pas au détriment des espèces, et cette création de monnaie numérique se fera via les banques», a précisé sur Franceinfo le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau.

MDBC sans blockchain publique ?

La phase d’étude, avec de nouvelles consultations, permettra de traiter les questions des besoins utilisateurs, de la conception et de la distribution, sans préjuger des choix futurs concernant les solutions opérationnelles de cette MDBC grand public. «On entre dans cette phase d’investigation et toutes les solutions techniques sont possibles : avec une blockchain privée ou sans si on adapte aux particuliers le système règlement des paiements instantanés Target (TIPS) de l’Eurosystème, ou encore une solution combinée qui peut aussi donner satisfaction», explique Nathalie Aufauvre, directrice de la Stabilité Financière et des Opérations à la Banque de France.

«Il était improbable que la BCE s’oriente vers une blockchain publique totalement décentralisée. D’une part, elle ne veut pas abandonner la validation des transactions à des ‘mineurs’ anonymes. D’autre part, une blockchain publique comme bitcoin consomme beaucoup d’électricité. Si la BCE s’oriente vers un registre distribué, ce sera probablement une blockchain privée (ou de consortium) dont les banques commerciales pourraient être les ‘nœuds permissionnés’, responsables de la validation des transactions pour les clients, sous la supervision de la BCE, indique Bruno Biais, professeur à HEC. A la différence du bitcoin, il n’y aura donc pas de minage, et la consommation d’électricité sera faible», ajoute l’économiste, rappelant la recherche première de la BCE de préserver la confiance dans sa monnaie afin qu’elle puisse remplir sa fonction de moyen de paiement, unité de compte et réserve de valeur.

Schématiquement, chaque citoyen pourrait demander à sa banque de lui ouvrir, à côté de son compte de dépôt en «euros bancaires», un compte BCE en «e-euros» à utiliser dans ce nouveau cadre. La banque irait chercher des «e-euros» auprès de la banque centrale comme elle va chercher des euros en billets (via des camions) contre un débit sur ses réserves à la BCE qui pourrait, à chaque nouvelle émission, également acquérir un nœud dans la blockchain afin de garantir au grand public la sécurité sur les données.

«Le même fonctionnement est envisageable sans blockchain avec le système Tips, qui est déjà opérationnel entre banques, très sécurisé et contrôlé, et juste peut-être un peu moins innovant en matière d’usages même si les différentes fonctionnalités y sont aussi possibles : protection des données, monnaie programmable pour certains usages, pour certains montants, etc.», poursuit Nathalie Aufauvre. La BCE travaillera également à l’interopérabilité avec d’autres MDBC pour les paiements transfrontaliers. Alors qu’une blockchain publique risquerait d’exclure les banques du système des paiements, elles devraient rester au centre de la MDBC européenne pour la tenue de compte et la validation des transactions. Un montant maximum pour chaque compte, par exemple de 2.000 ou 3.000 euros pour les particuliers, en «e-euros» permettrait aussi d’éviter de les concurrencer comme sur les dépôts.

Du coup, la BCE devrait aussi travailler aussi sur une MDBC pour les transactions financières entre banques : a priori le même «e-euro», avec la même qualité et liquidité, mais qui pourrait s’appuyer sur une blockchain privée pour bénéficier des gains opérationnels déjà démontrés sur les transactions, même si la MDBC grand public devait utiliser plutôt un système comme Tips. Si les avantages et inconvénients doivent encore être précisés, cela devrait garantir une meilleure efficacité de la transmission de la politique monétaire, tout comme l’e-euro grand public devrait faciliter la transmission de la politique budgétaire - la banque centrale pourrait transférer facilement des aides du compte du Trésor vers les comptes en «e-euros» des agents économiques.

La phase d’étude, menée avec la Commission européenne (CE), évaluera les effets d’un euro numérique sur les marchés, les coûts et les risques pour les citoyens, les intermédiaires et l’économie dans son ensemble, afin de garantir une MDBC «sans risque, accessible et efficace», précisait Fabio Panetta, membre du directoire de la BCE et  président du groupe de travail ad hoc dans le communiqué. Elle s’appuiera sur les tests effectués sur quatre sujets (registre, confidentialité/blanchiment, limites à la circulation, inclusion) par les banques centrales nationales lors des neuf mois écoulés depuis le rapport ad hoc, et permettra de préciser les modifications du cadre législatif européen qui seront nécessaires et discutées avec les législateurs.