L’Europe lâche du lest aux «frugaux» mais converge vers la relance

Par Mathieu Solal, à Bruxelles (l’Opinion)
Même tronqué par les négociations, le plan de 750 milliards d 'euros négocié par les Vingt-Sept représente un bond dans l’intégration.

Un fonds de relance post-Covid moins ambitieux que prévu et piloté par les Etats membres, un budget pluriannuel moins tourné qu’attendu vers les nouvelles priorités européennes (écologie, numérique, recherche), le maintien des rabais pour certains contributeurs nets au budget et la dislocation du système de conditionnalité des fonds européens au respect de l’Etat de droit. Voilà ce sur quoi ont débouché les négociations des Vingt-Sept, dans le cadre du Conseil européen réuni depuis vendredi.

De prime abord, le bilan est lourd, en particulier concernant le fonds de relance dont la part de subvention devrait être réduite d’environ 20% sous les assauts répétés du «club des frugaux» (Pays-Bas, Autriche, Danemark, Suède) rejoint par la Finlande. Les chefs d’Etat et de gouvernement ont opté pour une enveloppe de 390 milliards d’euros de subventions sur trois ans à répartir entre 27 Etats.

Compléter la relance

«Tout dépendra de la manière dont l’argent est utilisé, mais cela reste malgré tout un important stimulus fiscal, considérant les larges plans de relance nationaux déjà mis en place», tempère Iain Begg, professeur à la London School of Economics (LSE). Aux subventions, doit s’ajouter une large enveloppe de 360 milliards d'euros consacrée aux prêts. Elle permettra aux Etats de se financer à des taux imbattables, grâce au «triple A» de la Commission européenne. Les programmes déjà mis en place par la Banque centrale européenne et les mesures d’urgence décidées à l’Eurogroupe en avril permettent par ailleurs déjà à l’Europe d’affronter solidairement les premiers soubresauts de la crise.

Plutôt qu’être seul vecteur de la relance, le fonds européen devrait ainsi la compléter, la renforcer, et l’orienter bon an mal an vers les priorités communes et l’intérêt général européen. Un petit pas, certes, comparé par exemple aux sommes mise sur la table outre-Atlantique, mais un pas dans la bonne direction.

Une cohésion renforcée

De prime abord, le bilan paraît aussi humiliant pour les défenseurs d’une relance commune et solidaire, France et Allemagne en tête, qui auront beaucoup cédé aux «frugaux», mais aussi aux deux épouvantails d’Europe centrale, la Hongrie et la Pologne.

Pour ce groupe de pays, «c’est une victoire à la Pyrrhus», estime cependant Iain Begg. «Les chiffres précis importent beaucoup moins que le franchissement d’un palier fondamental : l’emprunt au niveau européen», développe ce spécialiste de la politique économique européenne.

Malgré toutes les concessions auxquelles auront dû consentir les défenseurs de la relance, le résultat qui se dessinait hier soir conserve ainsi l’essentiel : un bond dans l’intégration totalement impensable il y a encore quelques semaines. Pour Cyril Bret, professeur à Sciences Po, un tel endettement commun créera un «effet cliquet, irréversible, qui ne peut mener qu’à plus de cohésion et de convergence».

Ratification nécessaire

L’accord qui reste encore hypothétique, devra cependant être ratifié par les Parlements nationaux et, avant cela, être adoubé par le Parlement européen (PE). Hier, son président a mis en garde les Vingt-Sept : le PE «ne donnera pas son consentement à un accord qui ne prend pas assez en compte ses exigences», à savoir la mise en place de nouvelles ressources propres, un mécanisme efficace de protection de l’Etat de droit et une vraie orientation des fonds vers les priorités digitales et écologiques.

Si la capacité et la volonté du PE à s’opposer à un accord obtenu de haute lutte au Conseil reste à prouver, la route est encore longue pour confirmer ce salutaire bond dans l’intégration.