Marché de l'art

Les ventes sur le Net grandes gagnantes de la crise

Artprice.com
La crise sanitaire a accéléré la mutation du marché de l'art vers le digital
Une évolution qui a obligé à repenser le fonctionnement de ce secteur d'activité

La crise sanitaire a obligé le marché de l'art à stopper progressivement ses activités un peu partout sur la planète. Foires, expositions, ventes publiques, tout a été annulé ou reporté. Ce frein à l'activité « normale » a induit une accélération de la mutation digitale du marché de l'art. Une course vitale qui a obligé à changer rapidement ses habitudes, à repenser son marketing, sa logistique, bref son fonctionnement. Même si les pertes sont lourdes (le secteur des ventes volontaires français perdait 70 % de chiffre d’affaires sur mars, toutes catégories confondues), les ventes en ligne sont entrées, un peu plus encore, dans les habitudes des enchérisseurs.

 

Les enchères continuent. Depuis le début du confinement, la fréquentation des ventes aux enchères françaises sur le Net est exceptionnelle, aussi bien pour les acteurs français qu'à l'international. Le nombre de ventes en ligne aurait progressé de plus de 60 % en mars 2019 comparé au mois de mars 2019. Les enchères se sont donc poursuivies, avec de nombreuses ventes cataloguées qui ont naturellement basculé vers le digital. L'un des premiers résultats positifs est arrivé d'Italie, avec les 400.000 euros obtenus pour la vente en ligne de photographies de Finarte, le 17 mars. Un résultat en hausse de 40 % comparé à la même session d'octobre de cette société de ventes. Quinze jours plus tard, Sotheby's vendait une toile sur son site Internet pour plus de 500.000 dollars et, le 5 avril, la française Piasa obtenait plus de 2 millions d'euros pour une vente caritative au profit des soignants, une somme plus importante que le fonds d’urgence de l’État français, doté de deux millions pour soutenir ses acteurs culturels sur l'ensemble du territoire.

Cette crise change les comportements d'achat. Les acheteurs fortunés se montrent de plus en plus confiants, de plus en plus décomplexés pour miser sur des lots haut de gamme. Les ventes à six chiffres deviennent une nouvelle norme sur le Net, et l'on a commencé à miser à des niveaux millionnaires. Par ailleurs, les ventes en ligne ont attiré de nouveaux acheteurs potentiels : entre 30 et 35 % de nouveaux enchérisseurs à la mi-avril selon Sotheby’s et Christie’s, et près de 40 % des adjudicataires étaient des primo-acheteurs. Cet attrait pour l'art et la culture en période de confinement a été confirmé par l'explosion du taux de visites en ligne des grands musées. Sur le site du Louvre, le nombre de visiteurs est passé de 40.000 à 400.000 /jour au début du mois d'avril.

 

L'envolée charitable de Piasa. Plusieurs sociétés d'enchères se sont mobilisées pour organiser des ventes caritatives en ligne. Certains sont plus créatifs que d'autres, Sotheby's notamment qui, s’associant avec Google/Google Meet, organisait une vente aux enchères en ligne d' « expériences » début mai. Une discussion avec le décorateur Jacques Grange ? Un coaching vocal avec Sting ? Un café avec Hillary Clinton ? Autant de moments mis aux enchères pour recueillir des fonds au profit du « International Rescue Committee ». En France, la vente la plus importante à ce jour est celle de Piasa, qui a collecté 2,4 millions d'euros en trois jours, somme intégralement reversée au personnel soignant et médical français via le collectif #ProtègeTonSoignant. Dans un formidable élan de solidarité, 370 lots ont été offerts par des artistes, des collectionneurs et des galeries, au profit du collectif. Cette vente fleuve organisée en un temps record présentait des lots de design mais surtout des œuvres contemporaines de jeunes artistes (Lionel Sabatté, Atsoupé, Jérémy Gobé) et d'artistes confirmés tels que Robert Combas et Annette Messager. Figurait même au catalogue un Esclave mourant d’Yves Klein, provenant des archives de l’artiste. La mise à prix était de 500 euros pour chaque œuvre, y compris pour la toile de Claire Tabouret qui a crevé les plafonds en partant pour 207.000 euros contre une estimation haute de 150.000 euros. Piasa n'a prélevé aucun frais ni pour les vendeurs, ni pour les acheteurs.

L'engagement caritatif explique en partie la réussite de cette vente (l'élan de générosité a néanmoins été plus manifeste pour les œuvres d'artistes confirmés que pour les plus jeunes), mais d'autres résultats, déconnectés de tout objectif charitable, sont tout aussi positifs pour le marché en ligne français. La société Tajan a ainsi obtenu 374.800 euros pour une toile de Kees Van Dongen vendu en ligne (Marlène, 1939, contre une estimation haute de 200.000 euros), et la société Millon a vendu une aquarelle de Zao Wou Ki pour 189.800 euros (Sans titre, 1967, le 8 avril 2020). Pour mettre en valeur les œuvres importantes, la technique adoptée par la SVV Millon est d'organiser une vente en ligne pour une œuvre à la fois. Dans ce contexte inédit, chacun cherche à être créatif et à renouveler son contenu pour se démarquer.

 

Le leadership de Sotheby's. Depuis le début de la crise, l'américaine Sotheby's, rachetée l'année dernière par le magnat des télécoms Patrick Drahi, est la société la plus active en ligne. Elle a vendu 10 fois plus d'œuvres que sa rivale Christie's au cours du mois de mars, et affichait des résultats déjà encourageants à la fin du premier mois de confinement. Sa vente en ligne de design, achevée le 31 mars, a généré 4 millions de dollars, un record pour ce type de vente chez Sotheby's. La satisfaction fut double ce jour-là avec un deuxième record, celui d'une toile d’Irma Stern vendue pour 539.000$, le meilleur prix alors atteint pour une toile via le site Internet de Sotheby’s. Ce record fut dépassé le 21 avril, avec la première vente millionnaire online de Sotheby's : Antipodal Reunion (2005) de l'artiste Georges Condo, une œuvre poussée à 1,3 millions de dollars. Ces résultats encourageants laissent à penser que les niveaux de prix atteints en ligne vont grimper à l'avenir. Cette année pourtant, ils ne sauraient atteindre ceux habituellement attendus pour les grandes ventes de mai, avec des œuvres parfois valorisées à plusieurs dizaines de millions.

Pour les sociétés de ventes, dont le travail consiste à mettre des prix sur des œuvres par le jeu des enchères, la crise liée au coronavirus ne fait qu’accélérer le développement d'une activité digitale qui était déjà en place. Ce qui a changé, c'est que les ventes en ligne sont devenues leur priorité pendant le confinement. Les acheteurs, eux, ont suivi la tendance, malgré des problèmes de logistiques indéniables, liés à l'envoi des œuvres notamment. Il en va tout autrement pour les galeries d'art qui sont avant tout des lieux d'échanges et de découverte. Le rôle du galeriste consiste à révéler au public l’intérêt, l'histoire d'une œuvre. Le contenant avec le contenu. La vente se base sur cet échange essentiel qui rend l'art vivant. Les galeries manquent donc cruellement de souffle en cette période, notamment les galeries françaises pour lesquelles les perspectives sont parfois terribles.

 

Quid des galeries d'art ? Seules les galeries solides et bien structurées sont parvenues à migrer une partie de leur activité en ligne avec des succès commerciaux à la clef. Le grand galeriste David Zwirner – qui a l'habitude de participer à une vingtaine de foires par an – fait partie de ces galeries taillées pour résister à la crise. Son site internet propose des « viewings rooms » depuis des années, avec une cinquantaine d'expositions visitables en quelques clics. David Zwirner dédie par ailleurs 12 salariés à la technologie et à la vente en ligne, dont quatre ont été embauchés cette année.

 

Fragilité. C'est une autre histoire pour les galeries prospectives, qui soutiennent de jeunes artistes. Celles-ci sont très fragiles. Tout d'abord parce qu'elles créent elles-mêmes la demande (pas ou peu de demandes entrantes pour des artistes méconnus), ensuite parce qu'elles n'ont pas les ressources financières et humaines pour développer rapidement des outils digitaux efficaces. Malgré les aides de l’État, beaucoup d'entre elles ne parviendront pas à redécoller. Selon le Comité des galeries d'art françaises, le tiers des galeries pourraient mettre la clef sous la porte, soit autant qu'après la crise financière de 2008. Ce chiffre n'est pas si étonnant lorsque l’on connait la précarité de beaucoup de ses petites structures. Après le choc pétrolier de 1991, près de la moitié avaient fermé et la reprise fut lente. Plusieurs années. L'annulation des foires qui étaient prévues en mars fut un premier coup dur pour les galeries qui, toujours selon une annonce du Comité des galeries d'art françaises, dégagent 30 % à 80 % de leur chiffres d'affaires via leur la participation aux salons. Les transactions en ligne ne sauveront pas tout le monde, mais cette crise amène les acteurs du marché de l'art à évoluer plus rapidement que prévu dans le partage des savoirs et des œuvres via les écrans.   

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