Les projections économiques de la BCE paraissent optimistes

Fabrice Anselmi
Certains économistes rappellent les incertitudes qui entourent les annonces du 9 juin.
(Crédit ECB Robert Metsch.)

Le gouverneur de la Banque centrale des Pays-Bas Klaas Knot a indiqué mardi que la Banque centrale européenne (BCE) devra augmenter ses taux de plus de 50 points de base (pb) en septembre si l’inflation ne ralentit pas. Ce sentiment d’urgence était ressorti le 10 juin de la présentation par Christine Lagarde des projections trimestrielles de ses économistes. Mais si l’inflation moyenne, évaluée à 6,8% en 2022 et 3,5% en 2023, inquiète logiquement les banquiers centraux, sa retranscription dans les risques sur la croissance de la zone euro n’est pas évidente : grâce aux acquis de croissance déjà enregistrés (2,4% à fin mars), celle-ci atterrirait encore à 2,8% en 2022 et 2,1% en 2023.

Le consensus des économistes est en phase avec cette idée d’un atterrissage en douceur. Mais le spread Italie-Allemagne a dépassé les 250 points de base, l’euro a chuté de 1,08 à 1,04 dollar et la courbe allemande s’est nettement aplatie depuis, comme si les marchés n'y croyaient pas.

Quelle conclusion tirer des moyennes ?

Plusieurs économistes tout comme la présidente de l’institution de Francfort ont justifié cet optimisme aux motifs de la réouverture de nombreux secteurs, des désengorgements à venir de la Chine, d’un revenu disponible des ménages encore solide et de l’expansion budgétaire. «Nous n’identifions pas non plus d’incohérence a priori, davantage des incertitudes : nous avons déjà révisé de manière conséquente depuis les 4% de croissance prévus en début d’année, et nous n’excluons pas un ou deux trimestres plus faibles ou négatifs avant un rebond, a priori au quatrième trimestre, mais nous avons le sentiment que plusieurs amortisseurs peuvent compenser le choc», relève Hélène Baudchon, économiste responsable de l’équipe OCDE chez BNP Paribas. La banque table sur 7,9% et 4,1% d’inflation ces deux prochaines années en zone euro, pour 2,5% et 2,3% de croissance du PIB.

«Les prévisions de la BCE restent très conservatrices en matière d’inflation cette année, et vont probablement être discréditées une nouvelle fois avec les données de juin», craint l’économiste Véronique Riches-Flores (RF Research). Celle-ci table plutôt sur 1,9% de croissance en 2022 et 1% en 2023 avec des chocs successifs sur le pouvoir d’achat, les hausses de taux et l’influence négative du ralentissement mondial, américain notamment en fin d’année. Florence Pisani, directrice de la recherche économique de Candriam, espère plutôt 2,4% et 2,1% de croissance (avec 7,5% et 3,5% d’inflation) sur les deux années, alors que l’acquis pour 2022 est un peu remonté avec la surprise du premier trimestre (+0,6%). Il reflète une progression un peu artificielle de plus de 10% du PIB irlandais lié aux résultats des multinationales.

Pour Mathieu Savary, économiste Europe de BCA Research, «la banque centrale risque quand même l’erreur de politique en sous-estimant plusieurs effets négatifs, notamment la forte reconstitution des stocks européens jusqu’à avril, qui ne devrait plus être un soutien désormais, et la baisse des exportations, qui s’ajoute aux déboires de l’Italie, déjà touchée par la hausse des taux nominaux, et de l'Allemagne».

Consommation et confiance ?

Avec la réouverture de certains secteurs comme le tourisme, l'un des enjeux sera le maintien de la consommation. «On peut compter sur l’excès d’épargne, même s’il n’est pas homogène : on sait la plus grande propension théorique à consommer des ménages les moins riches, mais ceux-ci pourraient soutenir le mouvement grâce à l’effet psychologique sur leurs décisions individuelles des soutiens budgétaires», poursuit Hélène Baudchon. La France présente un cas particulier, «où l’inflation moyenne est moindre qu’ailleurs en zone euro et le revenu disponible soutenu par diverses aides et revalorisations : Smic, point d’indice des fonctionnaires, retraites».

La BCE se concentre donc exclusivement sur son objectif de stabilité des prix, et laisse aux gouvernements le soin de soutenir l’activité. «A 0,8% du PIB en Allemagne, 1,5% en France, 1,7% en Italie et en Espagne, le soutien public n’est pas négligeable, mais trop peu ciblé, nuance Florence Pisani. Le comportement de dépense de la moitié la moins aisée de la population - qui dispose en France de 30% du total du revenu disponible des ménages - est primordial. Sa dépense est largement contrainte par leur revenu nominal et l’inflation érode sérieusement son pouvoir d’achat : sans un soutien supplémentaire, la baisse de sa consommation en termes réels pourrait freiner sensiblement la croissance.» Mathieu Savary rappelle que les dépenses contraintes représentent 35% du budget du 1er quintile (plus faible revenu), 20% du deuxième et 15% du troisième : «Un choc de 1% sur les prix de l’énergie obère leur consommation annuelle de 0,2% à 0,3%. Outre le revenu disponible réel, on voit déjà les ventes au détail réelles chuter en zone euro, à cause de choix qui devraient se poursuivre jusqu’à un reflux des prix de l’énergie et de l’alimentation.»

Un moins bon climat des affaires pourrait aussi ralentir les investissements des entreprises. «Même si les besoins sont trop importants dans divers domaines (digital, transition écologique et énergétique…) pour les repousser», conclut Hélène Baudchon.