Les plans Biden n’avancent pas malgré les annonces

Fabrice Anselmi
Le président vante l'accord budgétaire sur les infrastructures, pourtant fragile face à ses ambitions d'un deuxième plan sur les mesures sociales.

Le président américain Joe Biden a claironné la conclusion d’un accord bipartisan, jeudi au Sénat, pour un plan de 1.200 milliards de dollars sur huit ans destiné à rénover les infrastructures et stimuler l’économie américaine. Les marchés ont plutôt salué cette avancée après deux mois de négociations. Pourtant, ce plan reste très loin de l’American Jobs Plan (AJP) annoncé le 31 mars pour plus de 2.200 milliards sur quinze ans, déjà ramené fin mai à 1.700 milliards… Encore plus quand on sait que, sur le total, seuls 579 milliards correspondent à des dépenses nouvelles, destinées à financer des investissements en infrastructures.

Dans le détail, ce plan comprendrait 312 milliards de dollars pour les transports, dont 109 milliards pour les routes et ponts (au lieu de 159 initialement), 66 milliards pour le transport ferroviaire de passagers et de marchandises (au lieu de 80) et 49 milliards pour les transports en commun (au lieu de 85 + 25 avec les aéroports + 17 avec les ports). Seulement 15 milliards iraient à l’infrastructure pour les véhicules électriques et bus scolaires électriques, une petite fraction des 174 milliards initiaux. S’ajouteraient 266 milliards pour les infrastructures non liées au transport, dont 73 milliards pour le réseau électrique au lieu de 100, 65 milliards de dollars pour l’Internet haut débit au lieu de 100 également et 55 milliards pour l’eau (moitié moins que prévu). Le reste des dépenses, qui n’a pas été détaillé par la Maison-Blanche, «reprend des programmes d'infrastructures déjà existants, il ne s’agit pas de dépenses nouvelles», rappelle Florence Pisani, directrice de la recherche de Candriam.

Du côté des recettes, Joe Biden avait laissé entendre fin mai que, s’il trouvait un accord bipartisan d’au moins 1.000 milliards impliquant les républicains comme les démocrates, il pourrait renoncer au relèvement de l’impôt sur les sociétés (IS) de 21% à 25% (28% initialement), sous réserve d’une obligation de respect minimum de cet impôt à hauteur de 15%, en phase avec ses propositions internationales. «Dans le cas présent, on parle de 579 milliards sur 8 ans, soit finalement 0,3% de PIB par an sans augmentation de la pression fiscale, ce qui aurait assez peu d’effet macroéconomique mais aussi sur les finances publiques. D’autant que l’administration compte récupérer des dépenses de l’American Rescue Plan (ARP) de 1.900 milliards adopté en mars et qui n’ont finalement pas été allouées», ajoute Gilles Moëc, chef économiste d’Axa IM.

Par exemple, l’allocation chômage supplémentaire de 300 euros/semaine qui avait été prolongée (via l’ARP) de mi-mars à mi-septembre devait coûter 250 milliards sur la base de 32 millions d’allocataires en moyenne sur la période. Mais avec en fait moitié moins d’indemnités, et la plupart des Etats républicains qui décident de ne plus la distribuer dès juin ou juillet, elle pourrait libérer plus de 120 milliards. Ce plan stimulerait par ailleurs les partenariats public-privé, et pousserait l’administration à traquer les fraudes aux aides Covid-19 et aux fraudes fiscales, à vendre aux enchères de nouvelles licences de communication sans fil, et peut-être un peu de la réserve stratégique de pétrole…
Impasse politique ?

Ce plan ressemble à un compromis politique afin de pouvoir le faire voter à la «supermajorité» de 60 voix sur 100 au Sénat, où les démocrates n’ont qu’une majorité de 50+1 voix prépondérante. Mais il ne comprend aucun des 730 milliards qui devaient être alloués aux infrastructures sociales (Ehpad, logements, hôpitaux, écoles, etc.), et beaucoup moins de soutiens à la transition énergétique… «Cela n’aura pas forcément d’effet sur les prévisions de croissance 2021-2022, car ces dépenses devaient être étalées sur huit ans, et la reprise qui se dessine est un peu plus forte que celle attendue en mars dernier. Mais en essayant de contenter les centristes et les républicains, Joe Biden prend un risque politique vis-à-vis de l'aide gauche de son parti pour la suite, alors qu’il faut encore voter le budget régulier pour 2022 et le relèvement - ou une nouvelle suspension - du plafond de la dette», poursuit Florence Pisani.

Le président américain a d’ailleurs fâché les républicains en annonçant, juste après l’accord, un autre projet budgétaire sur les «infrastructures humaines» intégrant certaines des mesures écartées et la plupart de celles liées à la santé et à l’éducation dans l’American Families Plan (AFP) présenté fin avril. Joe Biden a parlé d’un «tandem» de mesures indissociables. «Peut-être a-t-il tenté un coup de bluff pour, en cas de refus des républicains de lui accorder finalement les dix voix promises sur les infrastructures, pouvoir dire qu’il a tout tenté et tout passer à la majorité simple via la procédure dite ‘Budget Reconciliation’ autorisée quelques fois par an sur des questions budgétaires, lance, circonspect, Gilles Moëc. Pour l’instant, l’économiste Larry Summers avait raison en expliquant que le vote sur l’ARP allait ‘réduire l’espace politique’ sur des plans de relance plus structurels…»