Investissements socialement responsable

Les particuliers prêts à se lancer

Historiquement, l'investissement socialement responsable, faute d'offre structurée, peine à séduire les particuliers
Mais contrairement aux dernières années, l’industrie est maintenant prête à répondre à une demande croissante
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Vingt ans déjà. A l’aube des années 2000, l’investissement socialement responsable (ISR) arrivait en France. A cette époque, un déferlement de ce type de gestion était promis. Les agences de notation spécialisées sur l’environnement, le social et la gouvernance naissaient. Le monde de la gestion en était persuadé : en quelques années, il n’y aurait plus un fonds géré de manière « non-responsable », et tous suivraient le mouvement. Mais c’était sans compter les multiples crises qui ont suivi. L’éclatement de la bulle internet d’abord, en 2001, la crise des subprimes en 2007, la crise souveraine en Europe ensuite… Or, si les bonnes intentions sont durables, elles ne résistent pas aux crises. Ces dernières ayant, à chaque fois, fait passer l’investissement responsable au second plan, derrière le désir des investisseurs de se protéger contre des risques qu’ils identifiaient comme étant systémiques.

Prise de conscience. Aujourd’hui, la situation a changé. Réellement. Des dizaines de fois les spécialistes de l’ISR l’ont affirmé, sans que cela soit réellement suivi d’effet. Mais le sujet ne se borne plus maintenant au seul monde de la gestion. La société civile toute entière a pris le problème à bras le corps et, si besoin, les politiques sont prêts à imposer des contraintes pour que la finance participe, comme il se doit, à une amélioration des sujets qui préoccupent la société.
 Les premiers à avoir considéré sérieusement l’ISR sont les institutionnels. Le mouvement s’est amplifié ces cinq dernières années. Et de nos jours, il n’est pas un appel d’offres qui ne prenne en compte ces sujets. Il est vrai que ces institutionnels, assureurs, caisses de retraite, fondations, ou encore entités publiques, se devaient de montrer l’exemple, et d’exiger de leurs fournisseurs de produits et solutions de répondre à ces attentes.
 Les gestionnaires se sont adaptés, fondant des offres d’abord spécifiques, puis, petit à petit, faisant entrer dans leurs processus de gestion différents critères responsables. Ils les ont aussi intégrés dans leurs reportings, maintenant plus précis. Cela évite évidemment que les poids accordés aux différents critères pris en compte ne soient décidés a posteriori pour s’adapter aux placements effectués. « Il est facile, déclare un gérant, de partir d’une composition de portefeuille, et d’adapter ensuite le poids accordé aux différents critères ESG pour qu’ils collent à un portefeuille existant ». Un peu de transparence n’est donc pas de trop.
 Les particuliers ont-ils suivi le mouvement ? Pas tout-à-fait. Ce n’est pas parce que les individus se sentent moins concernés que les entreprises par les enjeux sociétaux, mais plutôt parce que l’offre a eu du mal à se structurer et surtout, à être compréhensible : labels, notes, modes de gestion et objectifs différents.

Toujours un déficit de lisibilité. La dernière étude menée par CPR AM auprès d’un échantillon représentatif d’épargnants français et de conseillers financiers concernant l’investissement responsable est évocatrice. L’information est défaillante et les taux de conversion peinent à se développer. « Ce déficit de lisibilité pèse notablement sur le développement des produits financiers responsables », pointe l’étude qui insiste sur le manque de conseils et de propositions émanant directement des intermédiaires financiers. « Sur les 55 % d’épargnants qui s’appuient sur un conseiller, seuls 12 % se sont vu proposer un produit responsable », note CPR AM, tandis que 41 % de ces mêmes conseillers avouent n’en proposer qu’aux clients qui les sollicitent à ce sujet. Alors certes, ces tendances sont à nuancer du côté des banques privées plus aguerries et forces de propositions sur ces thèmes, mais le fait est là. Au final, seulement 21 % des personnes interrogées déclarent disposer de fonds ISR dans leur portefeuille.

Catalyseurs. Comment sortir de l’ornière ? Il semble que la solution passera une fois de plus par les conseillers pour aider au développement de l’ISR. Mais au cours du dernier Forum de la Gestion Privée de L’Agefi Actifs à la mi-avril, plusieurs professionnels ont noté le peu d’intérêt que les associations de conseillers portent à ce type d’investissement. Pourtant, du côté de leurs clients, l’appétence est bel et bien là. Mieux encore, 66 % pensent que les produits ISR sont de nature à renforcer leur confiance dans la gestion de leur épargne.
 Sans doute faudra-t-il détecter chez les particuliers des préférences à même de les séduire plus encore. Toujours selon l’étude de CPR AM, 56 % des épargnants ont indiqué que la protection de l’environnement est un des thèmes prioritaires. Mais pas uniquement. Ainsi, il faut noter la prédominance des grands sujets sociétaux qui apparaissent déterminants dans l’acte d’épargne responsable tels que la lutte contre le réchauffement climatique, la santé, le respect des droits de l’Homme, et il faut aussi y inclure l’emploi, le bien-être au travail, l’éducation ou encore la pauvreté… Pour plus de la moitié des épargnants, ces sujets apparaissent comme des déclencheurs dans les décisions de placement. Et la conviction des investisseurs semble bien ancrée puisque plus de la moitié des épargnants souhaiteraient voir les enjeux de développement durable obligatoirement inclus dans les produits d’épargne.

Généralisation. A ce jeu, le temps travaille pour eux. Car l’étiquette responsable fait son chemin dans le monde des placements et touche des classes d’actifs et des placements laissant entrevoir un bel avenir. C’est le cas de l’immobilier en général et de la pierre papier en particulier. Les SCPI et OPCI sont dans l’attente d’un label ISR qui semble imminent et pourrait contribuer à faire entrer de plain-pied l’investissement socialement responsable dans le monde de l’épargne et dans les esprits tant des producteurs que des épargnants. S’il a pris du retard, le projet de label ISR applicable aux SCPI et OPCI devrait bientôt devenir réalité. Alors que celui-ci était attendu fin 2018, l’Association française des sociétés de placement immobilier (Aspim) a « bon espoir » que celui-ci voie le jour cet été. L’enjeu en matière immobilière est spécifique : offrir aux épargnants « un fonds de placement longue durée dans le logement, destiné à soutenir une offre de qualité là où elle fait cruellement défaut », selon l’association. L’immobilier n’en est cependant pas à son coup d’essai. Il a déjà entamé l’intégration de la dimension verte en juin 2018, avec l’extension du label Transition énergétique et écologique pour le climat (TEEC), lui-même particulièrement exigeant, aux placements pierre papier.
 Devançant l’arrivée du précieux sésame, plusieurs véhicules n’ont pas attendu le feu vert pour se positionner sur ce segment : la SCPI PF02 de Perial, parmi les premières du marché à intégrer une dimension environnementale dès 2009, et plus récemment Kyaneos, de Kyaneos AM ou Fair Invest, de Norma Capital, lancées en 2018, font également figure de pionniers. L’enjeu est d’importance : en décembre 2018, le montant des encours totaux des fonds labellisés ISR dépassait les 47 milliards d’euros, avec au total 39 sociétés de gestion et 178 fonds qui ont obtenu le label, selon les chiffres de l’Association française de la gestion financière (AFG).

Incitations. Mais d’autres leviers seront sans doute nécessaires. En France, où les pouvoirs publics semblent avoir pris la mesure de la transition énergétique, avec les difficultés sociétales dues à cette transformation, l’arme fiscale n’est jamais très loin pour orienter les investisseurs. Dès lors, le projet de loi Pacte contient des mesures qui donnent à l’investissement responsable de nouveaux terrains de jeu. Après l’épargne salariale, c’est le cas, de l’assurance vie qui s’apprête à intégrer des fonds verts. Mais certains n’hésitent pas à aller plus loin en militant pour des contrats d’assurance vie 100 % ISR, ou des mandats de gestion de même nature. Ce qui ramène une fois de plus la gageure du plein succès de l’ISR aux conseillers. On peut en effet prédire qu’à force de conviction et de persuasion, l’investissement responsable se banalisera. Il bénéficie d’ores et déjà d’un écho très favorable des épargnants. Une prise de conscience qu’on peut considérer comme une bonne nouvelle. 

De l’ISR à la RSE. Il n’est pas possible de parler d’investissement socialement responsable sans aborder le problème du côté des entreprises, et donc sur leur démarche de responsabilité sociétale (RSE). Sur ce point, l’Insee vient justement de publier une étude qui, si elle a été menée en 2016, reflète encore parfaitement la manière dont le développement durable est appréhendé par les sociétés encore aujourd’hui. Selon cette enquête, 59 % des entreprises de 20 salariés ou plus ont « déjà entendu parler » de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). « Sans surprise, déclare Sylvie Dumartin, du département des Synthèses sectorielles de l’Insee, si la moitié des entreprises de 20 à 49 salariés sont familières avec le concept de RSE, nous avons tout de même constaté que ce sont les plus grandes entreprises qui connaissent le mieux cette notion et qui la mettent en œuvre ».

Entreprises à la manoeuvre. La prise en compte des critères sociétaux et environnementaux, chers aux investisseurs socialement responsables, demande des moyens. Or, « parmi les entreprises qui ont mis en place des mesures de RSE, un peu moins de la moitié seulement dispose d’une force de travail dédiée, par exemple un collaborateur dédié, y compris à temps partiel », constate Sylvie Dumartin. Cela signifie-t-il pour autant que les entreprises françaises interrogées ne mettent pas de moyens suffisants en face des enjeux sociaux et environnementaux ? « Pas forcément, car si l’on analyse dans le détail les réponses aux questionnaires soumis aux entreprises, on s’aperçoit que beaucoup d’entre-elles ont mis en œuvre, sans le savoir, des procédures entrant dans le cadre de la RSE ». Ce qui fait dire à Sylvie Dumartin que « les entreprises sont en chemin pour développer la RSE, même si le concept reste encore un peu technocratique et que des procédures concrètes n’ont pas encore été systématisées dans les entreprises de plus petite taille ».