Les marchés financiers s’ajustent à un scénario de guerre

Xavier Diaz
L’attaque lancée par la Russie contre l'Ukraine a fait souffler un vent de panique sur l’ensemble des marchés.
Bloomberg

La menace d’une invasion de l’Ukraine par la Russie couvait, mais les investisseurs n’osaient imaginer le scénario du pire, préférant parier sur un règlement diplomatique, moins pénalisant pour les portefeuilles. Le président américain, Joe Biden, et son administration avaient pourtant prévenu de l’imminence d’une attaque, la plus importante d'Etat à Etat en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, qui met un terme à des semaines de tractations diplomatiques destinées à empêcher un conflit.

Les marchés, qui n’y étaient pas préparés – ce type de risque extrême, notamment géopolitique, est difficile à anticiper -, ont dévissé jeudi. «Les marchés mondiaux n'évaluaient pas un scénario de guerre et s'ajustent désormais compte tenu de l'ampleur de ce mouvement militaire», soulignent les stratégistes d’Amundi Institute, dirigé par Pascal Blanqué.

Les places boursières européennes, qui sont en première ligne, ont chuté jeudi (jusqu’à -5%) mais terminent au-dessus de leurs plus bas alors que Wall Street a rapidement limité son recul avant de rebondir, porté par les valeurs technologiques et l'annonce de nouvelles sanctions. L’indice Nasdaq a regagné 3,4% et le S&P 500, environ 1,5%. L’indice Euro Stoxx 50 a perdu 3,6%. L’indice CAC 40 a cédé 3,8% et le Dax 40 a abandonné 4%.

Aux niveaux actuels, les marchés ont perdu plus que lors des événements géopolitiques passés (en moyenne 6% avant de rebondir), hors Deuxième Guerre mondiale.

Contraction boursière

Les principaux indices boursiers sont désormais en territoire de contraction, soit une baisse de plus de 10% par rapport à leur plus haut historique. Le repli atteint 13% pour l’indice Euro Stoxx 50. L’indice S&P 500 cède 11%. Le Nasdaq perdait lui 20% en début de séance par rapport à son plus haut, entrant en bear market pour la première fois depuis mars 2020.

Le risque d’une crise énergétique en Europe a ravivé les craintes de stagflation. Les prix du pétrole et du gaz se sont envolés, la Russie étant l’un des principaux fournisseurs des pays européens. Cela pourrait rendre plus difficile une normalisation rapide de la politique monétaire.

«L'escalade des tensions géopolitiques entre la Russie et l'Ukraine ajoute de l'incertitude aux perspectives mondiales à un moment où les banques centrales agissent pour lutter contre les pressions inflationnistes, analysent les stratégistes d’Amundi Institute. L'impact du conflit russo-ukrainien se fait principalement ressentir sur la confiance et via les prix des matières premières dans un environnement inflationniste déjà très chaud. Le risque de stagflation à l'échelle mondiale est maintenant plus élevé : le facteur d'inflation se renforce tandis que le facteur de croissance s'affaiblit.»

Sur les marchés de taux, les rendements des emprunts d’Etat américains et allemands se sont finalement moins resserrés qu’en séance : de -4 points de base (pb), à 1,93% pour le Treasuries 10 ans et de -7 pb, à 0,15% pour le Bund. L’or, valeur refuge, termine au-dessous de ses records.

Coup de froid sur la dette

La panique s’est propagée à l’ensemble des marchés. Le marché primaire de la dette, qui a été moins actif en Europe ces dernières semaines, notamment depuis que la Banque centrale européenne (BCE) a ouvert la voie à une hausse des taux et à un arrêt plus rapide de son programme d’achat d’actifs, a logiquement connu une journée sans opération.

Le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW) a dû décaler jeudi l’émission d’une obligation de 400 millions de dollars à taux variable. Si les investisseurs ont été habitués ces dernières semaines à ce que des entreprises notées dans la catégorie spéculative (high yield) décalent des transactions, faute de demande, le report par un émetteur public est moins commun. C’est la première fois depuis 2020.

Sur le marché euro, le compartiment HY n’a pas émis d’obligations pendant dix jours de rang, ce qui n’était pas arrivé depuis le début de la pandémie en mars 2020. Et la situation actuelle risque de faire durer ce gel. Les spreads corporate (investment grade comme HY) se sont nettement écartés. Le coût d’une protection contre le défaut sur le high yield, mesuré par l'indice iTraxx Crossover, s’est envolé de 38 pb, à 380 pb. Il a bondi de 54% depuis le début de l’année.

Mais ce sont les actifs russes les plus affectés. Les Etats-Unis et l'Union Européenne ont annoncé de nouvelles mesures plus sévères visant à étouffer l'économie russe. La Bourse de Moscou, qui avait déjà décroché de plus de 15% au cours des cinq dernières séances, s’est effondrée de 40%, soit 260 milliards de dollars de capitalisation effacés en quelques heures. L’indice RTS, qui est libellé en dollar, a même chuté de 49% en séance.

Le rouble poursuit également sa chute, s’échangeant à 84,55 (-4,5%) face au dollar après avoir atteint en journée un nouveau plus bas historique à 90, en baisse de 10%.

Sur les marchés de taux, les rendements des emprunts d’Etat russes en rouble ont bondi d’environ 4 points sur l’ensemble de la courbe. Le taux à 10 ans est passé à 15,2% (+435 pb) et celui à 2 ans à 14,9%. Des niveaux de stress pour la Russie. Le bond du CDS (credit default swaps), qui permettent de se protéger contre un risque de défaut, a bondi de 485 pb à 917 pb, témoignant du choc. Cela correspond à une probabilité de défaut de 80%, selon le marché.

«Il faudra du temps pour que la situation se stabilise, estiment les experts d’Amundi Institute. En attendant, l'incertitude et la volatilité persisteront, avec la possibilité de voir certains excès à la baisse. Ce n'est pas le moment d'essayer d'acheter le repli, car le marché ne comprend pas encore pleinement l'impact de ce choc géopolitique