Les fonds français ont augmenté leurs expositions au charbon, pétrole et gaz

Thibaud Vadjoux
Pour les superviseurs français, les engagements climatiques des assureurs, banques et sociétés de gestion tardent à se traduire dans les faits.

Les acteurs financiers appliquent lentement leurs engagements de sortie des énergies fossiles, ou y vont même à rebours pour les fonds. Pour la troisième année consécutive, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) , les régulateurs des marchés financiers, des banques et assurances, rendent leur rapport conjoint sur le suivi et l’évaluation des engagements climatiques des acteurs de la Place de Paris. Les promesses se sont multipliées, surtout à travers les grandes alliances internationales de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ). « Toutefois, au cours des dernières années, le financement du charbon décroit à un rythme inégal selon les acteurs financiers et l’ambition des politiques sectorielles sur les autres énergies fossiles ne témoigne pas d’inflexion notable », écrivent François Villerroy de Galhau, président de l’ACPR et gouverneur de la Banque de France et Jean-Claude Hassan, président par intérim de l’AMF au moment de la rédaction de ce rapport.

Neuf banques, 17 assureurs et 18 sociétés de gestion ont été interrogés. « Les approches demeurent encore hétérogènes, la déclinaison opérationnelle des engagements reste insuffisante et nombre de préconisations, formulées lors des deux précédentes éditions, peuvent ainsi être à nouveau reconduites », ajoutent-ils.

Peu de plans détaillés de sortie du charbon

La question du charbon, que l’on croyait traitée par la quasi-totalité de la Place, reste d’actualité, même si l’exposition demeure réduite. Pour les banques, l’exposition n’a diminué que de -3,5% entre 2015 et 2021. Pour les assureurs, elle diminue également et représente moins de 0,6% des placements. La somme des encours charbon pour les assureurs serait de 18 milliards d’euros après mise en transparence des OPC contre 20,2 milliards d’euros en 2020.

En revanche, pour les fonds français, elle augmenterait de 10% à 26% en valeur absolue, selon les méthodes, entre 2020 et 2021 pour représenter entre 0,5 et 3,1% des encours gérés. En estimation centrale, 18 milliards d’euros seraient investis par les fonds à fin 2021 dans le charbon. EDF, Enel, RWE, Fortum Oyi dominent dans les portefeuilles. « Que ce soit en valeur absolue ou rapportée au total des encours gérés, l’exposition a augmenté au cours de la période sous revue », notent l’AMF et l’ACPR.

Les régulateurs attirent l’attention sur la difficulté de présenter des données précises compte tenu de la diversité des approches, des biais méthodologiques et de l’accessibilité aux données. Une chose reste sûre pour l’AMF et l’ACPR, les engagements de sortie du charbon pris par les acteurs financiers manquent sérieusement d’objectifs intermédiaires et de plan de durcissement des politiques d'exclusion. La moitié des banques analysées dans le rapport ne présentent pas de plan intermédiaire de sortie du charbon. « A l’évidence, la majorité des acteurs semblent estimer que les politiques actuellement en place permettent d’atteindre ces derniers et ne nécessitent, par conséquent, en l’état, pas de révision ou d’accroissement des niveaux d’exigence », soulignent les régulateurs.  La chaîne de valeur « charbon » (upstream, midstream, downstream ainsi que le trading) reste également mal définie.

Les expositions des fonds en hausse dans le pétrole et gaz

Les engagements pris sur le pétrole et le gaz concernent principalement le non-conventionnel (sables bitumineux, schiste, Arctique, eaux profondes) sans qu’il existe de définition commune. Globalement, les expositions dans le pétrole et le gaz (conventionnel et non conventionnel) restent en hausse pour les fonds français de l’ordre de 20% entre 2020 et 2021, pour représenter entre 2,2 et 4,4% des portefeuilles. Cela représenterait 56 milliards d’euros à fin 2021 avec une forte concentration dans TotalEnergies, Veolia Environnement, Enel, Engie et Snam. « Comme dans le cas du charbon, toutes les méthodes d’estimation indiquent une hausse de l’exposition des fonds français au secteur Oil & Gas en termes absolus et relatifs entre 2020 et 2021 », souligne le rapport.

Les banques sont également concernées en valeur absolue, « dans un contexte de forte progression des bilans », avec des hausses comprises entre 22% (sur base déclarative) et 57% (base des états grands risques) entre 2015 et 2021. En relatif, l’exposition décroit de 3,8% à 3%. Les assureurs restent à un niveau stable en relatif sur les six années passées avec une exposition comprise entre 1,1 et 1,6%. Les encours « pétrole et gaz » seraient de 44 milliards d’euros en 2021 contre 36 milliards d’euros en 2016, après mise en transparence des OPC.  

Le rapport signale les bonnes pratiques au sein de l’Agence française de développement, du Crédit Mutuel Alliance Fédérale, de La Banque Postale ou de la Caisse des Dépôts qui prennent des engagements croissants pour tous les hydrocarbures et les entreprises qui mènent des nouveaux projets d’exploration ou de production. Chez les assureurs étudiés, Allianz, CNP Assurances, Scor et Sogecap ont également adopté des politiques sur les hydrocarbures conventionnels.

Dans son rapport, les régulateurs insistent sur la nécessité de mettre en place une gouvernance solide sur ces questions comme le font Axa et BPCE avec des comités stratégiques ou le Crédit Agricole avec un comité scientifique. Les régulateurs appellent les acteurs financiers à se doter de « véritables instruments de suivi des objectifs stratégiques et de déclinaison opérationnelle de ces objectifs » ou encore à mener des contrôles internes voire des contrôles « anti-greenwashing » comme le fait un organisme non cité. Des critères clairs et pondérés de rémunération des dirigeants selon les objectifs climatiques sont aussi attendus.