Les fonds durables européens subissent un dur retour à la réalité

Adrien Paredes-Vanheule
La collecte nette des fonds européens durables s’est effondrée de 94% sur le premier trimestre 2022, selon les données du fournisseur de recherche et agence de notation de fonds Morningstar.

Le vert ne sied manifestement pas à la guerre. Ni à l’inflation, aux hausses de taux et aux tensions géopolitiques qui ont marqué l’environnement macro-économique du premier trimestre 2022. Pour son premier anniversaire, le règlement européen sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR), mis en œuvre le 10 mars 2021, se confronte à un contexte des plus défavorables.

Selon les données de l’agence de notation de fonds Morningstar, la collecte nette cumulée s’est élevée à 5,2 milliards d’euros pour les fonds européens qui promeuvent des caractéristiques environnementales et/ou sociales (Article 8 de SFDR) et ceux qui ont un objectif clair d’investissement durable (Article 9 de SFDR). La chute est lourde, les flux entrants ont dégringolé de 94% par rapport au quatrième trimestre 2021, durant lequel les fonds article 8 et 9 avaient conjointement engrangé 94,1 milliards de dollars d’entrées nettes. Pis, cette baisse de collecte s’avère même plus importante que celle observée dans les fonds catégorisés article 6 (-79% de collecte nette sur le trimestre), qui ne font pas la promotion de caractéristiques durables.

La faute aux obligations

Dans le détail, les fonds article 8 ont souffert de sorties nettes, pour la première fois depuis la mise en application de SFDR en mars 2021, à hauteur de à 3,3 milliards d’euros sur le premier trimestre 2022. Ces rachats ont commencé à partir de février (-2,2 milliards d’euros) avant d’être multipliés par plus de 6 en mars (-13,7 milliards d’euros). A l’inverse, les fonds article 9 ont collecté 8,6 milliards d’euros sur le premier trimestre 2022, y compris en février et mars. Leur résilience, écrit Morningstar, pourrait provenir de leur exposition moindre aux marchés obligataires.  « A fin 2021, les fonds obligataires représentaient 15,6% des encours des fonds article 9, soit la moitié de leur part dans les fonds article 8 (29,7%) », précise l’agence de notation.

Malgré une collecte nette en forte baisse, les fonds européens article 8 et 9 ont vu leurs encours progresser de 8,5% au T1 22 ressortant à 4.180 milliards d’euros. Morningstar avait prédit qu’ils formeraient 50% des encours des fonds européens d’ici mi-2022, ils en représentaient 45,6% à fin mars. Amundi et Pictet trônent en tête des gestionnaires ayant respectivement le plus d’encours gérés dans des fonds article 8 et 9 (5,4% et 9,7% de parts de marchés respectives). Swedbank et Robeco demeurent les plus avancés en matière de transformation de leurs gammes, comptant 99,8% de fonds article 8 et 9 à fin mars 2022.

Un bilan durable peu satisfaisant pour les fonds SFDR

Outre le contexte de marché, les fonds SFDR font toujours face à un climat de suspicion d’éco-blanchiment (greenwashing) pour diverses raisons. Les maisons de gestion classifient elles-mêmes les fonds, se précipitent pour les verdir et les renommer pour avoir une consonance plus durable en vue de l’application des normes techniques (RTS) de niveau 2 précisant les obligations de SFDR, qui entreront en vigueur au 1er janvier 2023. S’ajoute à cela des faits plus embarrassants pour les fonds SFDR. D’après les calculs de Citywire, un tiers des fonds européens article 8 ou 9 étaient exposés aux armes controversées au 31 décembre 2021 avant l’invasion russe en Ukraine. Une autre étude, publiée par Clarity AI en mars, suggérait que les fonds article 8 et 9 n’étaient pas franchement plus durables que les fonds non-durables et soulignait leur faible alignement avec la taxonomie verte européenne.

Au sujet du « marketing » SFDR, Philippe Sourlas, secrétaire général adjoint chargé de la direction de la gestion d’actifs à l’AMF, rappelait en décembre dernier que les articles 8 et 9 de SFDR « n’étaient pas un label de qualité ».  Le régulateur veille au grain sur la communication extra-financière des gestionnaires. En témoigne ce message qui apparaît, entre autres fonds, sur la page internet du iShares Green Bond Index Fund de BlackRock, qui a subi la plus grosse décollecte des fonds article 9 au T1 22 (-1,8 milliards d’euros) d’après Morningstar. « L’attention des investisseurs est attirée sur le fait que cet OPCVM présente, au regard des attentes de l’Autorité des marchés financiers, une communication disproportionnée sur la prise en compte des critères extra-financiers dans sa gestion ». Ce message, issu d’une position de l’AMF publié en mars 2020, s’applique aux documents de commercialisation en France de fonds étrangers communiquant de façon centrale ou réduite sur la prise en compte de critères extra-financiers dans la gestion.

Morningstar lui-même a recalé 1.200 fonds de sa liste de fonds durables européens ces derniers mois, ramenant son univers à 4.461 fonds, et fait la part des nuances de vert. Les stratégies que l’agence de notation de fonds considère comme « les plus vertes » demeurent plébiscitées par les investisseurs. Elle a par exemple constaté des flux entrants de 27,1 milliards d’euros dans les fonds article 8 de sa liste de fonds durables.