Marchés d'actions

Les émergents rendent les Bourses mondiales nerveuses

Le spectre de la crise financière asiatique de 1997 a pesé sur les marchés au mois de janvier
Les spécialistes demeurent néanmoins optimistes quant aux perspectives pour le compartiment actions

Si le mois de janvier est habituellement favorable aux actions, le millésime 2014 aura été marqué par un net regain d’aversion pour le risque de la part des investisseurs. Hésitantes en début d’année après la belle performance réalisée en 2013, les Bourses européennes, américaine et japonaise ont en effet succombé au regain d’inquiétudes sur la solidité des économies émergentes. Après avoir grimpé de 26,3 % l’an dernier, l’indice MSCI World a ainsi abandonné 3,3 % en janvier, tandis que le MSCI Emerging Markets a chuté de 4,6 %.

« Les mauvaises nouvelles économiques, financières ou politiques ont conduit à un mouvement de panique indiscriminé sur les valeurs émergentes, même si certains phénomènes comme la baisse du peso argentin étaient tout sauf des surprises », explique Bruno Vanier, président de Gemway AM. Hormis la Thaïlande et l’Indonésie, toutes les autres places financières émergentes ont fini dans le rouge le mois dernier. Le MSCI Turquie a affiché la plus forte chute (-11 %), suivi des indices MSCI brésilien (-8,6 %), russe (-8,2 %) et sud-africain (-8,1 %).

Les devises en chute libre.

Outre le plongeon de plus de 11 % enregistré le 23 janvier par la devise argentine, qui souligne les difficultés des autorités à orchestrer une dévaluation ordonnée, « le compartiment des devises émergentes a également été l’un des plus volatils en ce début d’année », relève pour sa part Mohammed Quorrich, gérant devises et obligations chez Shânti AM. La livre turque a par exemple cédé 9 % avant de se reprendre quelque peu dans le sillage du relèvement massif de 7,75 % à 12 % du taux directeur de prêts au jour le jour décidé le 29 janvier par la Banque centrale turque. « Le changement d’humeur des cambistes a été initié par des crises politiques en Thaïlande, en Ukraine et en Turquie. A cela s’est ajouté un début de crise monétaire au Venezuela et en Argentine, des statistiques économiques chinoises décevantes et l’annonce du non-remboursement d’un produit d’investissements chinois », décrypte Mohammed Quorrich.

Sorties de capitaux.

Cet ajustement des taux de change traduit les importantes sorties de capitaux constatées sur les marchés d’actions. Selon le fournisseur de données EPFR, les fonds investis en valeurs  émergentes ont ainsi enregistré une décollecte de 12,2 milliards de dollars en janvier, dont 10,4 milliards sur la dernière semaine. Un mouvement qui s’est accentué mais qui n’est pas nouveau puisque 27,6 milliards de dollars étaient sortis des fonds actions émergents sur l’ensemble de 2013.

Après plusieurs années de flux entrants importants, la tendance s’est en réalité inversée au printemps dernier. En mai 2013, la Réserve fédérale américaine (Fed) avait surpris les marchés en annonçant la fin prochaine de son programme d’achats d’actifs (le « quantitative easing », ou « QE »), dont elle a réduit le montant mensuel de 85 à 65 milliards de dollars entre décembre et janvier. La perspective d’une remontée des taux américains avait alors conduit les investisseurs à revoir leurs allocations d’actifs.

« Les taux anormalement bas dans les pays développés ont incité les investisseurs à se tourner vers les marchés émergents pour trouver du rendement ces dernières années », explique ainsi Vincent Strauss, le président de Comgest. « Cela s’est aussi traduit par une forte croissance des marchés de dette émergente qui sont à mon sens fragiles car ce sont des ’mains faibles’, des fonds et des ETF, qui s’y sont investis. Même si l’endettement en devises étrangères s’est fortement réduit par rapport au niveau atteint lors de la crise asiatique de 1997, il faut avoir à l’esprit qu’il y a peu d’investisseurs de long terme domestiques dans la plupart des pays émergents », avertit-il.

Le souvenir de la crise de 1997.

Les récentes mauvaises nouvelles en provenance des pays émergents ont de fait ravivé le souvenir de la crise de 1997, mais également des crises russe (1998-1999) et turque (2000-2001). Le cas turc reste l’un de ceux qui inquiètent le plus les professionnels aujourd’hui. « Au Brésil, en Inde, en Afrique du Sud, en Turquie, en Indonésie, les déficits extérieurs sont devenus progressivement plus difficiles à financer à partir de la fin de 2011 », constatent ainsi les experts de Natixis.

Si ces ressemblances avec les crises du passé peuvent inquiéter les investisseurs, des différences conduisent néanmoins les spécialistes à un optimisme mesuré. « L’analyse technique fournie par Day By Day suggère pour l’heure que le mouvement baissier des marchés pourrait durer encore trois à six mois. D’un point de vue réel, les économies émergentes présentent des déséquilibres qui doivent se corriger. Cela prendra du temps mais la baisse des devises permise par le système des taux de change flexibles n’est pas dramatique en soi et va rééquilibrer naturellement les balances extérieures », analyse Eric Galiègue, président de Valquant. Un phénomène qui est déjà visible en Inde. Après avoir perdu jusqu’à 21 % face au dollar en août dernier dans le sillage des anticipations d’arrêt du « QE » de la Fed, la roupie s’est stabilisée à un niveau inférieur de 13 % à celui de janvier 2013, tandis que le déficit courant a fondu de 6 % à moins de 2 %.

Décotes.

Au-delà des ajustements monétaires, « les fondamentaux économiques des pays émergents demeurent bons, avec des taux d’endettement sur PIB de l’ordre de 50 %, alors même que les réserves de change ont augmenté », ajoute Mohammed Quorrich. La dette externe est ainsi passée de 63 % du PIB en 1996 à 29 % en Indonésie, et de 72 % à 36 % en Thaïlande. Les Bourses émergentes pourraient donc retrouver de l’attrait auprès des investisseurs après avoir sous-performé les marchés d’actions mondiaux pendant trois ans. « Alors que ces marchés affichaient des primes de 15 % à 20 % par rapport aux Places des pays développés en 2010, ils traitent aujourd’hui avec des décotes équivalentes. On ne peut pas dire que les actions émergentes soient excessivement bon marché, mais il n’est pas irrationnel d’y placer de l’argent dans une optique de long terme en étant sélectif », souligne ainsi Vincent Strauss.

D’un point de vue structurel, les tensions financières actuelles traduisent la phase de transition dans laquelle est entrée l’économie mondiale, à l’image de la Chine. A l’occasion du « troisième plénum » du 18e Congrès du Parti communiste chinois qui s’est tenu en novembre, Pékin a présenté un ambitieux programme de réformes visant à réorienter la deuxième économie mondiale vers un modèle accordant plus de place à l’économie de marché et à la demande intérieure. « Même si à court terme des mauvaises nouvelles concernant l’emballement du crédit des dernières années pourraient peser, nous sommes positifs sur le marché d’actions chinois car le credo de la croissance à tout prix de ces dernières années n’avait pas été favorable à la Bourse », indique ainsi Bruno Vanier.

Dans un scénario de résorption en douceur des déséquilibres, un environnement économique international particulièrement favorable aux marchés d’actions développés se mettrait en place, selon Eric Galiègue. « Que ce soit aux Etats-Unis, en Allemagne ou au Japon, le discours s’oriente aujourd’hui vers la hausse des salaires. C’est également le cas en Chine, et le thème de la déflation ne sera plus à l’ordre du jour en 2015, argumente-t-il. La croissance ne se fera plus seulement en termes de volume mais également en termes de prix, et cet environnement est très favorable aux marchés d’actions. »