Les cours du pétrole s’effondrent à des niveaux record

Fabrice Anselmi
Les négociants profitent d’un « effet contango » potentiel tant que le stockage est encore possible.

Le cours du pétrole brut WTI américain a fortement chuté, de plus de 6% lundi, à nouveau tout proche voire un moment au-dessous des 20 dollars/baril tandis que le Brent atteignait, lui aussi, son plus bas niveau en dix-huit ans au-dessous de 22 dollars/baril, alors que les analystes craignent que l'arrêt de l’économie mondiale lié au coronavirus ne bloque encore longtemps la demande de pétrole.

Jeudi, le directeur de l’Agence internatiopnale de l’energie (AIE) Fatih Birol avait estimé la demande de pétrole en baisse de 20% au niveau mondial à cause du confinement, et appelé l’Arabie saoudite à favoriser une stabilisation du marché, alors que, le 6 mars, ce membre influent de l’Organisation des pays producteurs (Opep) n’avait pas réussi à se mettre d’accord avec la Russie sur une réduction de l’offre (autour de 100 millions de barils/jour, mbj), et avait même relancé une guerre des prix en augmentant sa production de 3 mbj.

Alors que les conséquences sont dramatiques pour de nombreux de pays de l’Opep, Moscou a fait savoir vendredi qu’un nouvel accord au sein de l'Opep+ était possible « si d'autres Etats rejoignent l'initiative » : alors que les Etats-Unis tardent à intervenir, le président Donald Trump aurait, lundi après avoir dénoncé cette « folie » menant à l'effondrement des cours, appelé le président russe Vladimir Poutine pour discuter à nouveau du sujet, selon le Kremlin.

Indépendamment, le Texas pourrait aussi demander à ses compagnies de réduire leur production comme voici une quarantaine d’années. « Cet Etat a effectivement une ‘Railroad Commission’ qui, au travers de sa division Oil & Gas, peut réguler l’exploration, la production et le transport de pétrole, confirme Harry Tchilinguirian, responsable de la recherche Matières 1ères chez BNP Paribas. Récemment, un des membres de cette commission a évoqué la possibilité de modérer la production si la Russie et l’Arabie saoudite faisaient de même, ce qui reste assez peu probable. »

Changement radical

En 2018 et 2019, le ralentissement économique mondial avait été compensé par des baisses de production. « Si, en 2020, il n’y a un ajustement volontaire sur les volumes produits, l’équilibre de marché passe uniquement par les prix », note Harry Tchilinguirian, évoquant quand même les importants désinvestissements annoncés par le brésilien Petrobras et surtout par des compagnies nord-américaines qui auraient réduit leur budget 2020 de 30% selon Reuters.

Pétrole de schiste trop coûteux

Alors que les prix approchent des niveaux auxquels plusieurs producteurs de pétrole de schiste risquent de « jeter l’éponge », certains comme FXTM évoquent des cours largement au-dessous de 20 dollars/baril. « A de tel niveaux, on verra forcément dès cet été une éviction des compagnies les moins rentables », poursuit l’analyste de BNP Paribas.

Le pétrole a été frappé de manière disproportionnée par la crise actuelle qui a envoyé les prix en territoire négatif de telle manière que « cela créera paradoxalement en fin de compte un choc d'approvisionnement en pétrole (sur les infrastructrures de distribution également) avec un effet inflationniste dans des proportions historiques, car une grande partie de la production sera forcée de fermer », écrivent les analystes de Goldman Sachs dans une note évoquant un « game-changer ».

En attendant, cette dislocation du marché offre des opportunités au travers de l’ « effet contango » : alors que le contrat à terme Mai 2020 sur le brut WTI était valorisé lundi à 19,79 dollars/baril, celui de Janvier 2021 l’était lui à 33,51 dollars/baril, soit l’écart le plus conséquent depuis 2009, permettant aux négociants physiques (Trafigura, Vitol, Glencore, Gunvor, etc.) d’acheter du pétrole spot et, sous réserve de coûts de financement et de stockage modérés, de sécuriser le prix en le revendant immédiatement à terme à des investisseurs estimant que la demande aura de nouveau suffisamment augmenté d’ici là. « Comme les taux sont au plus bas, la poursuite des opérations de  stockage, motivée par cette courbe à terme, va dépendre de l’évolution des coûts de stockage, actuellement en hausse, note encore Harry Tchilinguirian. Les experts estiment entre 1.000 et 2.000 millions de barils de capacités de stockage. » Sur une base de 20 mbj excédentaires - et plutôt 26 mbj la semaine dernière selon Goldman Sachs, ces capacités de stockages pourraient en théorie être atteintes assez rapidement, avant fin juin selon IHS Markit, mais la baisse des prix ou de la production pourrait aussi mécaniquement faire remonter la capacité de stockage d’ici là…