Sociétés de gestion

Les conditions adverses au démarrage creusent les écarts dans l’industrie

Les structures indépendantes spécialisées se sont de nouveau démarquées dans une conjoncture très défavorable à la collecte, encourageant ainsi les velléités entrepreneuriales - A l’opposé des gestionnaires sur le devant de la scène, un nombre croissant de jeunes sociétés peinent à collecter et être rentable dans un univers où la visibilité s’est réduite.

L’année 2011 avait pourtant bien commencé. D’après les données Morningstar, la collecte au niveau européen a été assez régulière, de l’ordre de 2 milliards d’euros au cours du premier semestre 2011. Mais l’intensification de la crise des dettes souveraines a provoqué une véritable rupture de tendance à partir du mois d’août, conduisant finalement à une décollecte annuelle historique de 125 milliards d’euros provenant essentiellement des catégories actions et obligations (lire l’encadré). Cependant, l’année n’a pas été mauvaise pour tous les acteurs de l’industrie de la gestion. La bipolarisation déjà observée en 2010 s’est confirmée cette année en faveur des gestionnaires indépendants spécialisés qui ont réalisé les meilleurs résultats de collecte en Europe, mais aussi en France, au détriment des grands établissements bancaires pour lesquels la décollecte s’est nettement accélérée après l’été 2011. L’univers des sociétés entrepreneuriales reste, toutefois, très hétérogène. Si quelques structures bien implantées sur le marché sortent du lot, la majorité des sociétés indépendantes n’a pas collecté en 2011 et la difficulté à lever des encours se conjugue pour certaines à des problèmes de rentabilité.

Un paysage en recomposition…

Outre l’impact sur la collecte, la crise a amplifié les restructurations en cours dans l’industrie européenne en vue de l’entrée en vigueur des nouvelles réglementations Bâle III et Solvabilité II en 2013. De nombreuses banques se séparent de leur activité de compte propre ou vendent leur participation dans des sociétés de gestion, et certaines réfléchissent à céder leur activité de gestion en Europe pour se concentrer sur les activités moins consommatrices en fonds propres.

… en faveur des structures indépendantes.

Ces restructurations s’accompagnent de flux de personnes qui alimentent le gisement de candidats à la création d’une structure entrepreneuriale. Depuis la fin d’année 2011, les quatre principales banques françaises (Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale et BPCE) ont à elles seules annoncé quelques 5.000 suppressions d’emplois. Un réservoir de candidats également alimenté par un nombre croissant de conseillers en gestion de patrimoine indépendants qui se tournent vers la création d’une société de gestion compte tenu de l’évolution de la réglementation remettant en cause la rémunération par les rétrocessions.

Une période propice à la création.

Contrairement à ce que l’ont pourrait penser, les conditions de marché adverses n’ont pas découragé les velléités entrepreneuriales l’année dernière. Après un millésime 2010 où 53 nouvelles structures ont enrichi la population des acteurs de la gestion et porté leur effectif à un niveau historique de 590 sociétés - compte tenu de 30 disparations de sociétés sur l’année -, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a délivré 40 nouveaux agréments en 2011.

« Il est toujours vertueux de démarrer son activité pendant une crise car cela permet de soigner les fondamentaux, ce qui optimise les résultats à la reprise du cycle. Notre capacité à passer la crise à la fois au niveau des performances et de l’exploitation devient ainsi, pour nous, un argument commercial », relève Didier Demeestère, président de Talence Gestion, une société créée en mai 2010, dont les encours s’élèvent aujourd’hui à 150 millions d’euros.

Des structures en difficulté.

Pour les gestionnaires qui ont réussi à satisfaire les critères financiers et humains permettant d’obtenir l’agrément de l’AMF, l’objectif consiste ensuite à maintenir les conditions dans la durée. Or, d’après Louis-Grégoire Logre, ancien responsable des sociétés de gestion à l’AMF, aujourd’hui senior manager chez Marker Management Consulting depuis près d’un an et demi, « historiquement, l'AMF indique qu'en moyenne 10 % des sociétés de gestion, soit une soixantaine d’acteurs, sont en insuffisance de fonds propres au regard de leurs obligations réglementaires et que moins de 10 % de celles agréées sur les deux dernières années ont respecté leur business plan ».

Ces sociétés sont donc confrontées à la nécessité de renforcer leurs fonds propres en trouvant un apporteur de capitaux, voire un repreneur, sinon de réduire leurs coûts. Or, la crise a eu un très fort impact sur la nature des produits recherchés en faveur de fonds obligataires, beaucoup moins rémunérateurs et rentables pour les sociétés de gestion, avec des frais de gestion de l’ordre de 0,5 % à 1 %, que les fonds d’actions, dont les frais de gestion sont compris entre 2 % et 2,5 %. D’autant que la concurrence pousse les gestionnaires à rogner sur leurs marges. Ce problème de rentabilité se cumule à la difficulté de levée de nouveaux encours. « Ces derniers temps, nous avons beaucoup échangé au sujet de projets entrepreneuriaux, réunissant de l’ordre de 3 à 4 professionnels de la gestion, qui peuvent aussi découler de réorganisations, voire de plans sociaux, confie Louis-Grégoire Logre. Le principal obstacle dans l'aboutissement de tels projets réside dans la capacité à lever des encours car, en pratique, certains gestionnaires stagnent autour de 20 à 30 millions d’euros sous gestion au bout de 2 à 3 ans et ne sont pas rentables. »

Des investisseurs plus exigeants.

Les sociétés indépendantes qui ont passé le seuil des 50 millions d’euros requis par les institutionnels, compte tenu du ratio d’emprise, ne sont pas pour autant à l’abri des difficultés. En temps de crise, les investisseurs ont tendance à durcir leurs critères d’investissement. « Un institutionnel nous a dit qu’il ne souscrivait pas dans l’ISR à moins de 200 millions d’euros par fonds », témoigne Olivier Johanet, président de La Financière Responsable depuis fin 2009, dont les encours avoisinent les 50 millions d’euros.

Le référencement sur certaines plates-formes de distribution s’avère également plus compliqué. « Un grand institutionnel qui lance une activité de gestion privée a demandé à ce que nous soyons référencés sur une plate-forme avec laquelle il travaille régulièrement mais celle-ci a refusé, estimant que nos encours totaux sont trop faibles et que cela présente trop de risques pour elle », poursuit-il.

L’incubation, une aide précieuse au démarrage…

Les difficultés croissantes à lever des encours au lancement d’une structure entrepreneuriale et, dans les années suivantes, par manque de visibilité ont de fait mis en avant le rôle des incubateurs, ces acteurs qui participent à la création de sociétés entrepreneuriales en apportant des capitaux d’amorçage (seed money) à partir de leurs fonds propres ou pour le compte d’investisseurs, et éventuellement un support opérationnel contre une prise de participation en capital ou un partage des revenus du fonds (lire l’encadré p. 8). « Nous discutons beaucoup et en permanence avec les incubateurs qui reçoivent de nombreux dossiers », confirme Louis-Grégoire Logre. L’incubation est d’ailleurs devenue un enjeu de Place puisqu’un fonds dédié à cette activité a été créé l’été dernier, la Sicav Emergence pour laquelle NewAlpha AM, filiale du groupe Ofi pionnière en matière d’incubation en France, a été choisi comme gestionnaire délégataire du premier compartiment qui sera dédié à la gestion en performance absolue. « Le premier tour de table qui réunit de grands institutionnels, dont la Caisse des Dépôts, est bouclé et sera supérieur à 100 millions d’euros. Depuis le mois de juillet, nous avons analysé près de 60 dossiers de candidature de nouvelles sociétés de gestion ayant moins de trois ans d’existence dans l’optique d’en incuber entre quatre et six », explique Antoine Rolland, directeur général de NewAlpha AM.

… dont le déploiement reste mesuré.

L’activité d’incubation suscite également de l’intérêt parmi les grandes structures indépendantes mais la conjoncture invite à la prudence. Après avoir pris une participation de 10 % dans la société Philéas AM en apportant un capital d’amorçage de 10 millions d’euros il y a un an, La Financière de l’Echiquier envisageait un projet d’incubation plus structurel l’été dernier. « Nous avons un projet en discussion avec une équipe pour laquelle nous libèrerions des locaux en interne et apporterions une aide sous toutes ses formes s’il aboutit, indique Didier Le Menestrel, président de La Financière de l’Echiquier. Mais l’environnement anxiogène actuel ne nous incite pas à passer de l’étape d’actionnaire actif à celle d’incubateur professionnel pour le moment. » En tout état de cause, les incubateurs privilégient les stratégies complémentaires à leur gestion d’origine et évaluent avec encore plus de vigilance la probabilité de succès des entrepreneurs dans le contexte actuel. « Nous nous intéressons à des projets qui correspondent à l’air du temps sans cibler un type d’actifs, mais nous veillons à la bonne adéquation entre le produit et la cible de clientèle. Cependant, beaucoup de candidats émanent de la gestion pour compte propre et ont peu de sensibilité aux clients et aux produits », constate Patrick Rivière, directeur général de La Française AM.