Les banques payent le risque de fragmentation européenne

Franck Joselin
La flambée des taux des pays périphériques de la zone euro et les doutes sur la croissance ont provoqué une chute des cours des valeurs bancaires ces derniers jours.

Il y a eu la guerre en Ukraine, il y a eu l’inflation, et maintenant, les incertitudes sur la fragmentation de la zone euro. Si la plupart des secteurs se replient en Bourse depuis le début de l’année, sur une semaine les banques européennes affichent une baisse bien plus marquée que les marchés dans leur ensemble. L’indice Euro Stoxx des banques européennes chute ainsi de plus de 12% en cinq jours de Bourse, contre une baisse d’un peu plus de 8% pour l’Euro Stoxx 50. En France, BNP Paribas, le Crédit Agricole, ou la Société Générale ont perdu environ 12%, pour un indice CAC 40 en repli d’environ 7,5% pendant la même période.

Certains professionnels des marchés attribuent cette baisse plus marquée du secteur par une prime de risque sur la fragmentation de la zone euro. «Le discours de la Banque centrale européenne jeudi dernier a déçu les actionnaires des banques qui attendaient une présentation formelle d’un outil pour éviter la fragmentation de la zone euro», explique Antonio Roma, gérant spécialiste des valeurs bancaires chez Axiom AI.

Cette fragmentation se constate de différentes manières, par exemple par les écarts de taux des pays périphériques de la zone euro avec le taux allemand, ou le coût de financement des entreprises dans ces mêmes pays. Mais l’indicateur clé pour mesurer ce risque reste avant tout l’écart (spread) entre le taux à 10 ans italien et allemand. Ce spread mesure les risques d’implosion de la zone euro. Or, à un niveau tel que ceux observés actuellement, proches de 250 points de base, il se rapproche du niveau de 300 observé en 2018. Le taux à 10 ans italien a dépassé lundi la barre des 4%. Cette implosion de la zone euro, serait évidemment très problématique pour les banques européennes, puisqu’elles présentent de nombreuses expositions croisées aux différents pays de la zone.  

Même si ce n’est pas le scénario central envisagé par les marchés, les actionnaires des banques craignent que la dégradation des spreads entre les pays cœur de l’Europe et les pays périphériques transparaisse dans les ratios prudentiels des banques ou se répercutent sur leurs résultats. Pour les banques françaises, Autonomous Research souligne qu’au premier trimestre 2022, le Crédit Agricole est exposé à l’Italie à hauteur de 335% de son ratio de fonds propres durs CET1, BNP Paribas à 192% et la Société Générale à 56%.

Ces positions apparaissent cependant peu risquées, même en cas de dégradation des spreads. «La hausse des spreads n’aura que très peu d’impact sur les ratios prudentiels des banques françaises. D’un point de vue comptable, l’immense majorité de la dette périphérique est enregistrée à son coût historique et leur variation n’ont donc pas de conséquence sur les bilans», explique Antonio Roman.

Du côté des profits, toujours selon Autonomous Research, pour le Crédit Agricole et BNP Paribas, l’Italie pèse pour respectivement 13% et 11,7% de leurs bénéfices avant impôts et seulement 5,2% pour la Société Générale. Comme sur les bilans, le niveau du risque italien sur les résultats n’explique pas l’ampleur de la baisse des cours des banques.
Gestion du risque macro

Les banques européennes payent la gestion de la sensibilité des investisseurs aux anticipations macroéconomiques. Traditionnellement, l’exposition aux valeurs bancaires est un moyen de jouer la croissance. Une dégradation de l’économie de la zone euro, plus forte que ce que n’anticipent les économistes, pourrait ainsi présenter des conséquences sur les résultats des banques. Si la situation se dégrade, les défauts des entreprises augmenteront et, avec, le coût du risque pour les organismes bancaires. «Certains peuvent estimer que les banques centrales vont entraîner les économies en récession. Nous pourrions connaître une crise déflationniste après une période d’inflation, accompagnée d’une réduction du levier pour les banques. C’est la conjonction de facteurs la pire pour elles», note Antonio Roman.

Ces inquiétudes, à la fois sur la fragmentation de la zone euro, et sur la croissance dans son ensemble, l’emportent donc sur la bonne santé actuelle des prêteurs. «Les banques souffrent davantage de facteurs exogènes et de l’environnement général que de facteurs liés à leurs fondamentaux», note Samy Lakhdari, analyste du secteur des institutions financières chez Natixis.  

La baisse des cours est en effet déconnectée des anticipations de résultats. En 2022, les analystes attendent des bénéfices des banques européennes au même niveau qu’en 2021, mais pour les années suivantes, ils anticipent toujours des résultats en forte hausse grâce à l’augmentation des marges d’intérêts – la différence entre les coûts auxquels les banques se financent et celui auquel elles prêtent - provoquée par la hausse des taux. «Sur les années 2022 et 2023, les banques de la zone euro devraient toucher 85 milliards d’euros de revenus d’intérêts supplémentaires, a calculé Samy Lakhdari. Leurs marges d’intérêts devraient passer de 1,68% en 2021 à 1,95% en 2022 et 2,16% en 2023».

Même l’arrêt des opérations de refinancement à long terme (TLTRO) de la banque centrale européenne ne devrait pas poser de grandes difficultés au système bancaire de la zone euro dans son ensemble car, «à court terme, les banques n’ont pas foncièrement besoin de se refinancer », insiste Antonio Roman.

Ainsi, les bénéfices des banques sont en moyenne attendus en hausse de 15% en 2022 et de 15% supplémentaires en 2023. Dans d’autres circonstances, elles pourraient être achetées pour leur croissance, ou pour leur rendement, qui atteint aujourd’hui 7,2% pour les institutions de la zone euro. Pour l’heure, elles sont vendues pour leur caractère cyclique.