Les banques font le grand écart pour chiffrer le coût de la crise

Alexandre Garabedian
La charge du risque diverge fortement entre établissements, selon le profil d'activité et les scénarios macroéconomiques retenus.
Deutsche Bank affiche un bas niveau de provisions de 260 millions d'euros sur le risque coronavirus. (Photo Deutsche Bank.)

C'est devenu la grande affaire des observateurs du monde bancaire par temps de coronavirus. Jusqu'où grimpera, en cette année de récession historique, le coût du risque de crédit, ces charges passées pour couvrir l'incapacité des emprunteurs à honorer leur dette ? Au gré de leurs publications de résultats pour le premier trimestre, les banques livrent des réponses équivoques, sans que le jeu des comparaisons puisse éclairer la lanterne des investisseurs.

Les montants comptabilisés à fin mars font le grand écart. BNP Paribas a enregistré 502 millions d'euros de provisions supplémentaires en trois mois ; sa grande concurrente en zone euro, Santander, plus du triple. La britannique Barclays a chiffré l'impact direct du Covid-19 à 1,35 milliard de livre (1,55 milliard d'euros), sans compter une charge de 0,4 milliard pour risque spécifique dans la banque de financement et d'investissement, sur un total de provisions de 2,1 milliards. En comparaison, avec ses 260 millions d'euros de coût du risque coronavirus, Deutsche Bank vit plutôt bien la crise.

Peu de prévisions

Les prévisions pour 2020 sont à l'avenant, lorsque les établissements de crédit s'y hasardent. HSBC anticipe sur l'année une charge comprise entre 7... et 11 milliards de dollars. Rapportés à l'encours de crédits et annualisés, les ratios divergent eux aussi fortement. Deutsche Bank affiche un niveau de 0,44%, Crédit Agricole SA de 0,61%, tandis qu'UniCredit a dit mercredi s'attendre pour 2020 à un coût du risque de 100 à 120 points de base.

La notion recouvre plusieurs réalités : les défauts de paiement déjà constatés, et les réserves constituées face à des encours de crédit sains, pour préparer des lendemains difficiles. Ces provisions pour pertes futures sont requises par les nouvelles normes comptables internationales IFRS 9, et dépendent largement des scénarios macroéconomiques de chaque banque. Pour couronner le tout, les autorités de supervision européennes ont laissé une marge d'interprétation à chaque banque, afin d'éviter un effet procyclique sur les fonds propres qui conduirait à rationner le crédit au pire moment. D'où les écarts constatés.

«Deutsche Bank applique la recommandation de la BCE en incorporant une prévision macroéconomique moyenne sur trois ans plutôt que le sévère retournement attendu cette année», estime Kian Abouhossein, l'analyste de JPMorgan. L'exercice relève «en partie de l'art, en partie de la science», a reconnu le directeur financier de HSBC, Ewen Stevenson, devant les analystes financiers. Barclays, par exemple, a pris pour scénario de base un plongeon de 8,0% du produit intérieur brut britannique en 2020, avec un taux de chômage de 6,7%, suivi d'un rebond de l'économie de 6,3% l'an prochain. Sa compatriote Lloyds privilégie une contraction plus modérée cette année (-5,0%) et un impact moins fort sur l'emploi (5,9%), mais une croissance plus faible en 2021 (3%).

La plupart des groupes ne communiquent même pas leur scénario. «Si l'ordre de grandeur du coût du risque au premier trimestre devait se reproduire aux deuxième, troisième et quatrième trimestres, ce serait un doublement du coût du risque, qui est absorbable par le groupe, a indiqué Philippe Brassac, le directeur général de Crédit Agricole SA, lors d'une conférence téléphonique avec des journalistes. Ce n'est pas une projection.» Le dirigeant a précisé que les hypothèses retenues par le groupe «sont cohérentes avec ce que nous voyons dans d'autres banques.»

Cartes de crédit

Les différences dans les politiques de provisions reflètent aussi, et c'est logique, le positionnement de chaque groupe en termes d'activité ou de zones géographiques. «Il faut commencer par comparer les banques sur la base de leur portefeuille de risques», a plaidé James von Moltke, le directeur financier de Deutsche Bank, en justifiant le maigre niveau de provisions de la banque allemande. Le crédit à la consommation, point fort de Barclays et Santander, est plus exposé à une récession brutale que le financement sécurisé des belles entreprises. C'est ce qui explique aussi qu'aux Etats-Unis, les banques américaines aient passé 25 milliards de dollars de provisions, car les défauts sur les cartes de crédit augmentent très vite dans un pays où les filets de sécurité sociaux sont lâches.

Le flou artistique entourant les résultats des banques européennes va donc perdurer. Avec une triste certitude, tout de même, pour l'investisseur : le secteur cède 40% en Bourse (indice Stoxx Europe 600) depuis le début de l'année.