Les banques européennes risquent de perdre leur crédit

Par Amélie Laurin
Face au coronavirus et à la chute du pétrole, les prêteurs européens ne sont pas exposés ou armés de la même manière face aux risques de défaillance de leurs clients.
Parmi les banques françaises les plus exposées, le Crédit agricole, qui dispose d’un réseau de banque de détail en Italie

Le calme après la tempête. L’indice Eurostoxx Banques a clôturé mardi 10 mars en baisse de seulement 0,55%, après un lundi noir pour les bourses mondiales et en particulier pour les banques cotées européennes. Ces dernières subissent une double peine, avec la conjonction de la mise en quarantaine de l’Italie (du Nord, puis de tout le pays) en proie au coronavirus, et de la chute brutale des cours du pétrole sur fond de désaccord entre pays producteurs. «Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact du coronavirus, qui dépendra de la vitesse de propagation de l’épidémie et de la faculté de rebond de l’économie au second semestre», avance le dirigeant d’une grande banque française. Pourtant, les calculatrices des analystes financiers tournent déjà à plein régime pour évaluer les conséquences possibles d’une épidémie largement insaisissable, et celui, plus quantifiable, de l’effondrement du baril d’or noir.

«Nous anticipons que la propagation globale du coronavirus va ralentir substantiellement l’activité économique, particulièrement pendant la première moitié de l’année. Cela va s’ajouter aux risques sur la qualité et la profitabilité des actifs et aux perspectives économiques faibles dans la région que nous reflétons déjà dans notre perspective négative sur les banques européennes», déclarent les analystes crédit de Moody’s dans une note sur les banques européennes publiée hier. Le secteur souffre déjà de la faiblesse des taux d’intérêt qui rogne ses marges d’intérêt. Il pâtit aussi du morcellement des acteurs malgré le projet d’Union bancaire et les attentes récurrentes de fusions nationales ou transfrontalières.

30 milliards de bénéfices en moins. Le coronavirus pourrait amputer de «30 milliards d’euros (-7%)» les bénéfices nets cumulés des banques européennes entre 2020 et 2023, anticipent les analystes de Goldman Sachs, qui tablent sur une hausse de 15% des dépréciations sur les prêts. Pour la seule zone euro, le manque à gagner atteindrait 16 milliards d’euros. «Les banques à la rentabilité la plus faible (Allemagne, Italie domestique, Grèce) sont, sans surprise, affectées de façon disproportionnée ; les banques françaises, du Benelux et la plupart des G-Sib (banques systémiques mondiales, ndlr) seront les moins touchées», juge Goldman Sachs. Les pertes des établissements transalpins seraient de 5 milliards d’euros sur trois ans, celles des groupes français seraient limitées à 2 milliards, dont 1 milliard dès 2020, selon la note de la banque américaine. Les enseignes tricolores les plus exposées à l’économie italienne sont BNP Paribas et Crédit Agricole SA (CASA), qui disposent de réseaux locaux de banque de détail.

Le véhicule coté du Crédit Agricole est aussi très impliqué dans le financement de l’énergie. «Seul CASA a une exposition au pétrole et au gaz supérieure à 100% de ses fonds propres durs», pointent les analystes de Jefferies. Selon eux, la banque verte a 41 milliards de créances aux entreprises du secteur dans son portefeuille, dont «18% seulement indexés aux prix des matières premières», et 15 milliards de prêts au fret maritime. Le pétrole et le gaz représente aussi 5% des expositions totales de CASA, et 6,4% chez Natixis, indique JPMorgan qui pointe également les faibles maturités de ces prêts, liés essentiellement au négoce de matières premières.  

Les françaises et les scandinaves pénalisées par l'or noir. Outre les Françaises, les banques néerlandaises come ING et scandinaves comme DNB, Danske Bank et SEB sont les plus sensibles à la baisse brutale des cours du pétrole. Et d’autres groupes pourraient en pâtir par ricochet. Outre ses 12 milliards de prêts au secteur, l’espagnol BBVA concentre la moitié de ses 30 milliards de dollars de financements aux Etats-Unis dans l’Etat du Texas, où l’or noir est roi, et 40% de ses profits totaux au Mexique, très dépendant de son voisin américain. Au total, l’énergie représente seulement 2,5% des bilans des banques européennes, mais 35% de la valeur nette des actifs tangibles (corporels), indique Morgan Stanley qui souligne le caractère «complexe» des expositions.

Les banques devront faire la lumière sur leurs provisions dans leurs résultats du premier trimestre, attendus en avril et en mai. D’ici là, nul doute qu’elles vont mener une intense campagne auprès des pouvoirs publics et des régulateurs pour atténuer les effets comptables et prudentiels de la crise, au-delà du coup de pouce attendu de la Banque centrale européenne (lire par ailleurs)«Le calibrage du coût du risque est la discussion de marché la plus intense, non seulement pour son impact sous-jacent, mais aussi pour la pro-cyclicité des déclarations IFRS 9», souligne Morgan Stanley.

Demandes d'assouplissements. Adoptée fin 2018, la norme comptable IFRS 9 impose un provisionnement des pertes attendues, en plus des pertes avérées. En Allemagne, où son entrée en vigueur est plus tardive que dans d’autres pays comme la France, le lobby bancaire va demander son report, selon Bloomberg. L’industrie bancaire locale souhaiterait aussi assouplir les règles des coussins contra-cycliques, ces réserves de capitaux accumulées en prévision des mauvais jours.

Pour asseoir leurs tractations, les banques auront beau jeu de mettre en avant leurs efforts commerciaux. Après les prêteurs français et italiens, les principaux établissements britanniques ont annoncé hier des mesures de report des mensualités de crédit pour les ménages et les entreprises pénalisés par le coronavirus.

Si la situation est tendue, «les banques européennes ont amélioré la qualité de leur portefeuille de prêts et leur capital ces dernières années, ce qui place la plupart d’entre elles dans une bonne position pour absorber une baisse de la performance de leurs crédits», rappelle Moody’s. Fin septembre 2019, le ratio pondéré des prêts non-performants sur le total des crédits bruts s'établirait à 2,9% en moyenne contre 3,2% fin 2018 dans les 183 plus grandes banques européennes, selon les données compilées par l’Autorité bancaire européenne. Malgré des efforts colossaux d'apurement de leurs bilans, les banques italiennes sont restées, en la matière, les plus vulnérables.