Les banques européennes doivent faire une croix sur les dividendes

Amélie Laurin
La BCE leur demande de ne pas rémunérer leurs actionnaires pour libérer 30 milliards d'euros de capitaux. Un effort refusé jusque-là par les banques françaises.

La BCE a sifflé la fin de la partie. Après ses appels à la modération des deux dernières semaines, la Banque centrale européenne a recommandé vendredi 27 mars aux banques européennes de suspendre leurs dividendes et leurs rachats d'actions, «au moins jusqu'au 1er octobre». L’effort de guerre demandé aux actionnaires doit permettre aux établissements de crédit de renforcer leur solvabilité et leurs capacités de prêts pour aider les entreprises et les ménages à surmonter la crise du coronavirus... et encaisser la hausse des créances impayées. La décision de la BCE permettra de libérer 30 milliards d’euros de fonds propres, assure Andrea Enria, président du conseil de surveillance prudentielle de la BCE, dans une note de blog publiée vendredi soir.

«Cette recommandation n’est pas obligatoire, mais il sera difficile pour les banques de ne pas la suivre, compte tenu de la pression politique», explique une source proche du dossier. «Il y a un consensus institutionnel. Nos principaux actionnaires eux-mêmes nous demandent de ne pas payer de dividendes», assure à L’Agefi le patron d’une banque européenne qui compte des gestionnaires actifs parmi ses premiers porteurs de titres.

Le sujet avait pris une tournure politique après les allégements consentis le 12 mars par la BCE qui a assoupli ses exigences de fonds propres à hauteur de 120 milliards d’euros pour les banques de la zone euro, mais aussi par les régulateurs nationaux qui ont réduit les coussins de capitaux contra-cycliques. Les régulateurs norvégien et suédois avaient déjà demandé à leurs banques de renoncer à rémunérer leurs actionnaires, tandis que la France a décidé vendredi d’interdire les dividendes des entreprises qui bénéficient d’aides publiques (lire par ailleurs).

La mesure de la BCE porte sur les dividendes payés au titre de 2019 et 2020 et sur les rachats d’actions. Les banques qui ont déjà rétribué leurs actionnaires seront exemptées, mais la grande majorité devra s’y plier, quitte à amender les résolutions des assemblées générales prévues au printemps.
9 milliards de dividendes chez les banques françaises

Du côté des françaises, jusque-là arc-boutées sur la question, seule Natixis et la Société Générale ont réagi ce week-end auprès de L'Agefi. «Nous avons pris note des recommandations de la BCE relatives aux dividende. Ce sujet sera examiné en conseil d’administration de Natixis cette semaine», déclare un porte-parole de la banque de gros du groupe mutualiste BPCE. «Le groupe examine les conséquences à tirer de la recommandation de la BCE sur le versement du dividende», indique la Société Générale, sans plus de détails.

Quelques heures avant le communiqué de Francfort vendredi, les banques tricolores s'en tenaient statu quo. « Notre dividende est déjà provisionné donc la solvabilité affichée par le groupe Crédit Agricole tient compte du paiement du dividende annoncé, expliquait alors un porte-parole de Crédit Agricole SA (CASA), la structure cotée du groupe mutualiste. Notre taux de pay out (distribution des résultats ndlr) est très bas, à 17%. Les 55% de dividendes de CASA qui remontent aux caisses régionales leur permettent de mener leurs actions de financement auprès de leurs clients, de soutenir l’économie.» Malgré le débat croissant, CASA avait publié mercredi soir un avis d’AG conforme aux annonces antérieures sur son dividende. La réunion aura lieu le 13 mai, mais à huis clos compte tenu de la crise sanitaire. BNP Paribas reste à ce stade silencieuse, tout comme la Fédération bancaire française. Selon nos calculs, les banques tricolores avaient prévu de distribuer plus de 9 milliards d’euros à leurs actionnaires au titre de 2019.
Lignes de fracture

«Aucune des banques françaises n’était d’accord avec le report des dividendes, rappelle la source proche du dossier. A l’inverse, les banques scandinaves et allemandes étaient prêtes à sauter le pas.» L’espagnole Santander, première banque de la zone euro, avait ouvert une brèche en début de semaine dernière en repoussant le premier versement de son dividende 2020, prévu à l’automne prochain. Depuis, les annonces se sont multipliées. Mercredi dernier, l’Association des banques allemandes avait publié une position commune sur le sujet, «n'écartant pas» une suspension des dividendes. Jeudi, Caixa, une autre espagnole, divisait par deux l’enveloppe de rétribution de ses porteurs d’actions pour 2019. Vendredi soir, Intesa SanPaolo, deuxième banque italienne, annonçait que son conseil allait se pencher sur le sujet. Peu après, la Banque d’Italie reprenait à son compte la recommandation de la BCE, tout en appelant à modérer les rémunérations des banquiers. Une demande déjà formulée par Francfort, le 12 mars.

Les dissensions entre pays et entre établissements transparaissent dans la lettre envoyée par la Fédération bancaire européenne à Andrea Enria à quelques heures de l'annonce de la BCE. Dans ce courrier consulté par L’Agefi, le lobby bancaire appelle à la retenue… tout en laissant chacun de ses membres définir sa propre ligne. Difficile pour autant de systématiser les lignes de fractures. Certains attribuent la résistance des banques françaises à leur bonne santé financière, et au fait qu’elles n’ont pas été secourues par l’Etat lors de la crise de 2008-2009 (à l’exception de Dexia). Mais les banques allemandes et italiennes, plus fragiles, auraient aussi pu vouloir protéger leurs actionnaires… en prévision de futurs appels au marché. «En gardant ses fonds propres, on s’évitera la nécessité d’aller en chercher d’autres, tranche la source. Et les actionnaires subissent déjà la décote sur la valeur d’actif net des banques européennes.»