Photographie

Les artistes contemporains ont pris le relais

Artprice.com
Longtemps méprisée pour son caractère multiple, la photographie est aujourd'hui présente dans les plus grands musées
Les œuvres contemporaines atteignent toujours des montants hors normes, bien qu’en léger recul par rapport aux dernières années
DR, Ai Weiwei, l’artiste chinois le plus populaire qui soit en Occident a obtenu, en 2016, son premier résultat millionnaire dans le secteur de la photographie avec Dropping a Han Dynasty Urn.

Les habitudes et les goûts ont changé, profondément. Non seulement la photographie ne suscite plus ni le mépris ni la crainte chez les collectionneurs en herbe ou confirmés, mais son marché reflète désormais les grandes tendances du marché de l’art international. La demande a littéralement explosé pour les artistes actuels si bien que, en vingt ans, le nombre de photographies vendues aux enchères a été révisé au quintuple, parallèlement aux transactions privées en constante augmentation dans les galeries et sur les salons d’art.

Ces vingt dernières années ont profondément bouleversé le marché de la photographie, notamment en termes de poids économique : le produit des ventes aux enchères est ainsi passé de 16 millions de dollars pour un peu plus de 3.000 clichés cédés à 131,2 millions de dollars en 2016. Si la photographie représente entre 1 % et 2 % du produit des ventes mondiales Fine Art, soit une part congrue, elle n’en est pas moins un marché dynamique soutenu par l’appétence des collectionneurs d’art contemporain, surtout en Occident.

Multidisciplinarité.

Au milieu des années 90, les plus belles enchères étaient portées par Edward Curtis, Man Ray, André Kertesz ou Gustave Le Gray, soit des artistes historiques et modernes, avec des records enregistrés entre 300.000 et 800.000 dollars en moyenne. Puis l’explosion de l’art contemporain, au tournant des années 2000, a propulsé d’autres photographes, âprement disputés dans les salles de ventes londoniennes et new-yorkaises : Andreas Gursky, Richard Prince, Cindy Sherman, Jeff Wall, Gilbert & George... qui ont constamment hissé le niveau des prix, introduisant des records cette fois millionnaires.

Le palmarès mondial s’est vu profondément bouleversé car les prix des clichés anciens et modernes ont été rattrapés puis dépassés par ceux des photographes contemporains. Pour ces derniers, la photographie est souvent un moyen, sans constituer une fin, et ces artistes ne sont pas forcément photographes à l’origine. C’est le cas d’un nouvel arrivant dans le palmarès des meilleures enchères du genre : Ai Weiwei, a priori plus célèbre dans d’autres domaines de création. L’artiste chinois le plus populaire qui soit en Occident affiche un parcours plastique et militant hors normes. Iconoclaste et frondeur, il a obtenu, en 2016, son premier résultat millionnaire dans le secteur de la photographie avec Dropping a Han Dynasty Urn, alors que plusieurs de ses installations et sculptures ont passé ce niveau de prix depuis deux ans. L’œuvre s’est envolée pour 1,08 million de dollars en février 2016 chez Sotheby’s à Londres. Sa valeur a été multipliée par 10 en dix ans, suivant une cote et une popularité explosives.

Domination des artistes américains.

Les artistes les plus chers du marché restent les Américains, portés par la puissance de la place new-yorkaise et par des collectionneurs de haut vol, qui soutiennent leurs compatriotes en premier lieu. Si la fameuse artiste américaine Cindy Sherman s’est montrée discrète cette année aux enchères (son indice de prix est en chute libre depuis le pic de 2012 boosté par sa grande rétrospective au MoMA), son record absolu affiche tout de même plus de 6,7 millions de dollars pour une série de 21 tirages argentiques issus de sa fameuse série Untitled Film Stills, ce qui amène le prix de chaque tirage à 319.000 dollars en moyenne (vendue chez Christie’s New York le 12 novembre 2014). Par ailleurs, pas moins de 16 photographies de l’artiste se sont vendues plus de un million de dollars ces dix dernières années, dont une l’an dernier (Untitled #216, 1989, 4/6, Sotheby’s New York, le 17 novembre 2016).

Mais le grand gagnant de l’année 2016 est incontestablement Richard Prince, à qui l’on doit la moitié du palmarès des dix enchères annuelles. Pour autant, le grand favori de la photographie américaine (avec Cindy Sherman bien qu’elle ne soit pas classée sur ces résultats annuels) n’emporte pas de nouveau record absolu. Le grand ektachrome Cow Boy cédé pour 3,525 millions de dollars le 10 mai 2016 chez Christie’s à New York reste 400.000 dollars derrière le cliché Spiritual America vendu au seuil des 4 millions de dollars en mai 2014 par la même maison de ventes. Rappelons que ce dernier cliché fut à l’origine d’un retentissant scandale : cette photographie issue d’une photographie de 1975 prise par Garry Gross représente Brooke Shields à l’âge de 10 ans, s’exhibant nue, debout dans une baignoire, maquillée outrancièrement. L’épreuve fut censurée à plusieurs reprises, notamment lors de l’exposition Présumés innocents en 2000 (Bordeaux), puis neuf années plus tard lors de l’exposition Pop Life de la Tate Modern (Londres). Richard Prince est une signature phare du marché actuel : la vente de ses toiles, en plus des photographies, le hissait en quatrième position des artistes les plus performants du monde aux enchères dans le dernier rapport d’Artprice sur le marché de l’art contemporain paru en octobre 2016.

Les photos historiques mises à l’épreuve.

Si le marché récompense en premier lieu les artistes contemporains les plus en vogue, l’explication n’est pas seulement culturelle et économique, elle est aussi structurelle car les clichés historiques sont naturellement devenus une denrée rare par rapport au flot de photographies modernes et contemporaines dispensé sur le marché. Seul un millier de photographies historiques du XIXe siècle changent de mains en salles des ventes chaque année (soit 6 % du marché), contre 4.000 à 5.000 épreuves modernes et 8.000 à 9.000 photographies d’après-guerre et contemporaines.

Le prix des œuvres anciennes dépend de plusieurs critères : l’état de conservation d’une part, l’intérêt ou la rareté du sujet, la beauté du cliché et, bien sûr, la notoriété du photographe. Mais la photographie historique a souffert d’un emballement soudain advenu en 1999 et dont le marché ne s’est pas encore tout à fait remis. Plusieurs records époustouflants furent enregistrés cette année-là, dont celui de Gustave Le Gray qui décuplait à l’époque son estimation – un collectionneur a déboursé près de 840.000 dollars pour sa Grande vague, Sète, décuplant son estimation moyenne ! Il a fallu attendre huit années pour que ce record soit enfin dépassé. Gustave Le Gray fait toujours partie des photographes les mieux valorisés du monde. L’année dernière, son tirage albuminé Bateaux quittant le port du Havre (1856-1857) doublait son estimation chez Christie’s à New York pour s’envoler à 965.000 dollars (le 17 février 2016).

Certes, nous sommes loin des résultats multimillionnaires générés par des artistes contemporains plus sensibles aux élans spéculatifs et aux tendances de notre époque. C’est un fait, les pionniers du XIXe siècle n’atteignent pas les sommets des stars actuelles de l’art et la photographie contemporaine représente la moitié du marché global de la photographie (51 % des recettes mondiales). Néanmoins, le vœu de Gustave Le Gray pour que « la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art » est exaucé : elle nourrit désormais les deux mamelles, celle de l’art et celle du commerce...