Crise économique

L'épargne salariale interroge

Versement de la prime et de l’abondement, déblocage anticipé, chute des marchés… la crise sanitaire et économique soulève de nombreuses questions sur l’épargne salariale
Si les acteurs semblent confiants sur le bon déroulement des campagnes de l’année en cours, les inquiétudes sont grandes pour 2021

Le déconfinement tant attendu par des millions de français est enclenché. A petit pas certes, mais il débute. Avec lui, l’espoir de retrouver une vie normale revient. Si le mois de mai marque traditionnellement une accalmie dans le début d’année professionnelle des français, celui-ci aura une saveur particulière. Généralement, mai rime aussi avec les campagnes de versement des primes d’intéressement et de participation des entreprises à leurs employés. Cette année, crise oblige, le calendrier pourrait être un peu bousculé. Mais les versements sont-ils en danger ? L’abondement pourrait-il être affecté ? Pour les épargnants qui toucheront leurs primes, doivent-ils les consommer ou les placer ? La crise pourrait-elle constituer un motif de déblocage anticipé et engendrer des sorties massives ? Bref, quel impact la crise sanitaire va-t-elle avoir sur l’épargne salariale dans sa globalité ? Autant de questions que la rédaction se propose de décrypter.

 

I - Un risque oui, mais plutôt en 2021 

La première question que des millions de salariés se posent ou se sont posés à propos de leur épargne salariale cette année est simple : ma prime va-t-elle être supprimée ? Si la question est tout à fait légitime, elle n’a finalement pas vraiment lieu d’être. « Le versement des primes 2020 porte sur l’activité 2019 de la société. Il est contractuel et ne peut en aucun cas être remis en cause, à l’exception évidemment d’une faillite de l’entreprise », explique Benjamin Pedrini, co-fondateur d’Epsor, une startup spécialisée dans le conseil et la mise en place de solutions d’épargne salariale.

Des calendriers étendus mais maintenus. Si le versement devrait donc bien arriver cette année, ce dernier pourrait être repoussé. C’est en tout cas le sens de l’ordonnance du 25 mars dernier issue de la loi d’urgence liée à la crise sanitaire. Le texte permet aux entreprises de différer le versement des primes jusqu’à la fin de l’année sans paiement des intérêts de retard. « Il s’agit d’une mesure prise par le gouvernement pour donner aux entreprises qui le nécessitent un peu de souplesse au niveau de leur trésorerie », affirme Catherine Pays-Lenique, directrice générale d’Epsens, autre spécialiste de l’épargne salariale. Outre la trésorerie des entreprises, ce sont aussi les teneurs de compte eux-mêmes que le gouvernement a voulu ménager. Alors que leurs employés sont massivement passés en télétravail, beaucoup de sociétés auraient été incapables de traiter l’ensemble des demandes dans les temps impartis et auraient ainsi fait peser un risque de pénalités de paiement à leurs clients.

Dans les faits, les entreprises qui demandent un report à la fin de l’année sont minoritaires et les teneurs de compte observent plutôt un maintien des calendriers originaux. « Nos clients ayant activé un report au 31 décembre sont très peu nombreux », indique Xavier Collot, responsable de l’Epargne salariale chez Amundi. En revanche, le dirigeant fait état de plusieurs demandes d’étalement de la durée de paiement ou d’un léger décalage par rapport aux calendriers prévus initialement. « Mais la plupart des entreprises ont maintenus leur campagne de versement entre le 15 mars et le 15 mai », souligne-t-il. Un sondage mené récemment par l’ANDRH (Association nationale des DRH) auprès d’un échantillon de 5.000 RH (1) montrait d’ailleurs que 66 % des entreprises interrogées souhaitaient maintenir leur calendrier de versement inchangé.

Le versement des primes ne devrait donc pas ou peu être impacté. Mais le taux de présence sur lequel repose le pourcentage de la prime versée pourrait-il l’être ? En clair, les mécanismes de chômage partiel ou technique ou encore les arrêts de travail pour garde d’enfant pourraient-ils diminuer le taux de présence ? « Les modulations de temps de travail liées à la crise sanitaire et pouvant impacter sur la durée de présence en entreprise indiqués au sein des accords d'épargne salariale devrait être intégrées dans le temps de présence dans un souci de respect d’équité entre tous les salariés », rassure Mathieu Neyret, associé du cabinet de gestion de patrimoine (CGP) Privalys Gestion. Difficile pour le dirigeant du cabinet, également membre du « groupement » Anséris, d’imaginer que les dispositifs mis en place par le gouvernement pour sauver les entreprises françaises puissent être comptabilisés et ainsi créer des asymétries entre des salariés au sein d’une même entreprise.

Mais qu’en est-il de l’abondement ? « L’employeur peut décider unilatéralement de supprimer tout ou partie de l’abondement jusqu’au premier jour de versement de la prime », prévient Julien Niquet, co-fondateur d’Epsor, qui s’attends à des diminutions selon les secteurs mais pas à une chute drastique. Attention cependant, si changement il doit y avoir, l’entreprise devra s’assurer de ne pas rompre le caractère collectif et non discriminatoire. « En cas de modification de la règle d’abondement, il faut s’assurer qu’aucun versement de la part des salariés n’ait eu lieu sur la période de calcul, par exemple depuis le début de l’année », précise Pierre-Emmanuel Sassonia, directeur associé chez Eres. 

Gare à 2021… Si la campagne de versement 2020 devrait finalement être assez peu impactée par la crise sanitaire, il n’en va pas de même pour celle de l’an prochain. « L’horizon est très noir pour 2021 car les éléments de partage du profit seront calculés sur l’activité 2020 dont nous savons déjà qu’elle va subir une baisse très significative », s’inquiète Xavier Collot. Le responsable s’attend à des baisses très significatives et probablement à des modifications sur les politiques de participation et de distribution des entreprises. À ce titre, l’ensemble des acteurs de l’épargne salariale attendent toujours du gouvernement un texte sur la mise en place de modifications sur les accords d’intéressement. Le sujet serait actuellement à l’étude au ministère de l’Economie et des Finances, mais n’a toujours pas abouti. Pour l’instant, seules les entreprises souhaitant verser la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat, dont le montant a été porté à 2.000 euros défiscalisés en 2020, ont cette possibilité, et seulement jusqu’à fin août. Auparavant, le versement de cette prime était conditionné à un accord d’intéressement au sein de l’entreprise.

Dans tous les cas, avec un recul du PIB attendu à -6 % pour 2020, voire -8 %, l’intéressement comme la participation seront forcément très impactés en 2021.

L’épargne salariale… avant la crise

Avant le krach boursier de février lié à la crise du Covid-19, l’épargne salariale se portait comme un charme. À la suite de la promulgation de la loi Pacte et du lancement du nouveau dispositif d’épargne retraite (PER) au 1er octobre dernier, les chiffres (1) étaient en forte hausse. 


- 144,2 milliards d’euros d’encours (+15 % sur un an) sur les plans d’épargne salariale et plans d’épargne retraite 
- L’actionnariat salarié représente 54,7 milliards des encours (+19 %) 
- 20 milliards (+ 20 % sur un an) d’encours en épargne retraite d’entreprise collective, dont 3 milliards sur les nouveaux PER d’entreprise collectifs 
- 10,9 millions et 3,1 millions de bénéficiaires d’un PERCO ou nouveau PER d’entreprise collectif 
- 13.470 euros d’épargne par bénéficiaire en moyenne 
- 264.000 entreprises signataires d’un PERCO ou nouveau PER d’entreprise collectif (+ 22% par rapport au 31 décembre 2018) 


(1) Chiffres de l’AFG au 31 décembre 2019, publiés jeudi 9 avril 2020.

II – Consommation ou thésaurisation

Une fois la question du versement des primes réglée, vient évidemment celle de leur utilisation. Beaucoup seront tentés de les utiliser pour compenser une perte de salaire liée au chômage partiel. D’autres préfèreront épargner en attendant des jours meilleurs. « La période actuelle pousse les gens à épargner, car la consommation disponible reste toujours limitée. En période normale, on constate qu’environ 40 % des salariés décident de percevoir leurs primes et 60 % préfèrent les placer. Avec la crise actuelle nous nous attendons à un rééquilibrage de ce rapport », détaille Xavier Collot. Il est vrai qu’avec plus de 11,3 millions de chômeurs partiels en France (2) les quelques 18 milliards d’euros de flux attendus cette année pourraient s’éloigner des marchés financiers. D’autant que ces derniers sont loin d’inspirer de la confiance après le krach de février.

S’ils ont depuis un peu rebondit, (Le CAC 40 s’établissait à 4.477 points au 12/05/2020 à 11h55 en baisse de 25,11 % depuis le début de l’année), les marchés restent négatifs. Après 10 ans de hausse, ces derniers ont violemment rappelé à tout le monde à quel point ils pouvaient être volatiles, enregistrant jusqu’à 40 % de perte YTD (3). Une séance illustre à elle seule ce propos, celle du jeudi 12 mars. Elle aura vu l’indice Euro Stoxx 50 plonger de 12,4 %, à 2545,23 points et le CAC 40 s’effondrer de 12,3 %, à 4.044,26 points, soit la plus grosse perte de son histoire. Si le Covid-19 et les prémisses de la guerre pétrolière avaient de quoi inquiéter les marchés, leur surréaction, notamment sur certaines valeurs présentant pourtant une activité et un bilan solide, témoigne de cette fragilité. Bien évidemment, les stocks de l’épargne salariale, dont une partie non négligeable est investie sur des supports risqués, (voir graphique ci-dessous) ont été affectés par ce krach.

Retour sur les marchés financiers. De quoi dégoûter les épargnants de la Bourse ? Pas nécessairement ! Une étude publiée lundi 27 avril 2020 par l’Autorité des marchés financiers (AMF) montre au contraire un retour massif des particuliers vers les marchés financiers. « Si certains des particuliers étaient déjà actifs en Bourse dans les mois qui ont précédé la crise liée au coronavirus, plus de 150.000 investisseurs ont fait leur entrée sur le marché, pour la première fois depuis janvier 2018 », précise le régulateur dans cette enquête. Au total, nouveaux venus compris, 580.000 particuliers ont acheté des actions du SBF 120 entre le 24 février et le 6 avril, pour profiter de la baisse des cours. Une tendance que les conseillers et les teneurs de compte observent également. « Nos clients avertis ont eu tendance à sécuriser une partie de leurs placements fin février et sont revenus progressivement sur des supports plus dynamiques depuis quelques semaines », confirme Benjamin Pedrini.

En outre, il convient de rappeler que le fait de placer sa prime évite une taxation directe à l’impôt sur le revenu. Un argument fiscal important à prendre en compte, d’autant que le placement de la prime donne souvent lieu à un abondement de la part de l’employeur. Pour les conseillers financiers, l’offre de fonds disponibles sur les dispositifs d’épargne salariale allant de supports monétaires très sécuritaires à des supports offensifs (actions), doit inciter les épargnants à placer leurs primes. « Les marchés ayant subi une correction plus que significative, il est certain que les personnes ayant du temps devant elle sauront saisir les opportunités que le marché leur offre en allant sur les supports les plus offensifs », abonde Mathieu Neyret qui incite actuellement ses clients à placer leurs primes plutôt que de la percevoir.

Mais comment faire le bon choix de support en cas de placement ? Pour beaucoup d’observateurs, la meilleure solution pour faire face à la crise reste la gestion pilotée. Outre le fait qu’elle est gérée par des experts de l’investissement, elle dispose également d’une réactivité à laquelle n’ont pas accès les particuliers, qui doivent souvent réaliser leurs arbitrages à J+1, J+2 voire J+3. De plus, dans le cadre de l’épargne salariale, un système d’arbitrage automatique est presque toujours proposé. Qu’il soit trimestriel ou semestriel, il permet de rééquilibrer le portefeuille de l’épargnant en vendant des actifs chers pour acheter des actifs décotés. Il permet également de réajuster le risque du portefeuille qui peut varier en fonction de l’évolution des cours et notamment le poids des actions par rapport aux obligations.

Fiscalité : les principaux avantages de l’épargne salariale en 2020

- Les abondements de l’employeur sont exonérés dans la limite de 3.290 euros pour les PEE/I et de 6.581 euros pour les PERCO/I. 
- Les versements issus de la participation sont exonérés dans la limite de 30.852 euros. 
- Les versements issus de l'intéressement sont aussi exonérés dans la limite de 30.852 euros 
- Les plus-values des titres détenus dans le PEE/I ou PERCO/I sont exonérées à condition de les réinvestir intégralement dans le plan d'épargne. Au total, l’exonération d’impôt peut ainsi atteindre 71.000 euros par an et par personne. 
 

Pour bénéficier de ces avantages fiscaux, l’épargnant doit respecter le délai d’indisponibilité des sommes versées, fixé à 5 ans minimum pour les PEE/I et au départ à la retraite pour les PERCO/I. Des cas de déblocage anticipé existe : achat ou construction de la résidence principale, divorce, séparation ou dissolution d’un PACS…

III - Risques et garanties de l'épargne salariale

Dans l’environnement anxiogène créé par la pandémie, les épargnants se posent également des questions sur les risques liés à leur épargne. Quels sont-ils ? réponses de deux experts d'Eres Gestion.

Les banques peuvent-elles faire faillite et le cas échéant, l’épargne retraite et salariale est-elle garantie ? Depuis la crise de 2008, la réglementation bancaire a été fortement renforcée et permet au système bancaire européen d’être beaucoup plus résilient. Les banques européennes bénéficient d’un puissant soutien de la Banque centrale européenne qui permet de fluidifier les échanges entre les banques et de pallier les éventuels problèmes de refinancement. Contrairement à 2008, les banques ne sont pas le noyau de la crise. Elles ont au contraire un rôle majeur à jouer pour lutter contre cette crise et soutenir l’économie. Enfin, toutes les banques de l’Union européenne sont soumises régulièrement à des exercices de « stress-tests ». L’objectif est d’évaluer sur une durée de 3 ans leur résilience, c’est-à-dire leur capacité à absorber des pertes inattendues face à des chocs macroéconomiques et financiers considérables. Les derniers tests, réalisés par l’autorité bancaire européenne (EBA), ont démontré que les ratios de solvabilité des banques étaient satisfaisants pour les 48 banques contrôlées.

Les avoirs de chaque épargnant placés dans un PEE ou un PER entreprise, sont déposés dans l’établissement bancaire et ségrégués. Ils restent la propriété de l’épargnant et sont conservés chez un dépositaire indépendant, même en cas de faillite. De plus, les parts de FCPE sont couverts par le fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) qui vise à protéger les clients en cas de défaillance de l’établissement bancaire dans la limite de 70.000 euros par client et par établissement.

Pour l’épargne retraite individuelle (PER individuel) qui n’est pas ouverte auprès d’un établissement bancaire mais qui est détenue par une compagnie d’assurance, ils sont couverts, comme l’assurance vie, par le fonds de garantie des assurances de personnes (FGAP) qui a pour mission de garantir et les assurés en cas de défaillance de leur société d’assurance, avec un plafond de garantie de 70.000 euros par déposant et par société d’assurance, et ce, quel que soit le support.

Quels sont les risques dans le cadre de l’actionnariat salarié ? La valorisation des titres détenus dans les fonds d’actionnariat salarié s’appuie sur une méthode définie pour 5 ans par un expert indépendant, mandaté par l’entreprise. Les entreprises sont impactées différemment par la situation exceptionnelle que nous traversons, en fonction de leur taille, de leur secteur d’activité, de leur trésorerie.  Pour une vingtaine de FCPE d’actionnariat salarié d’entreprise non cotées, l’inadéquation entre la valorisation obtenue par application de la méthode d’expertise et la valeur intrinsèque de l’entreprise dans la situation actuelle a conduit à activer le mécanisme de suspension des valeurs liquidatives. Dans un tel cas, cette mesure temporaire pourra être levée lorsqu’une nouvelle expertise sera réalisée permettant de tenir compte de l’impact de la crise sanitaire actuelle. Dans le cadre de l’actionnariat salarié côté, la valorisation de l’entreprise est donnée par les marchés financiers, il y a donc moins de problèmes de valorisation.

Dans les entreprises cotées, les mécanismes d’actionnariat salarié permettent de mettre en place des opérations de souscription avec décote sur la valeur de l’action et d’un abondement permettant, pour les investisseurs, d’avoir un coussin de sécurité sur leur investissement. Les salariés ont ainsi été gagnants dans 80 % des cas sans l’abondement et dans 93 % des cas avec un abondement de 100 % (4). Pour 100 euros investis, les salariés du SBF120 ont réalisé un gain moyen compris entre 109 % sans abondement (soit 209 euros) et 675 % avec un abondement de 300 % (soit 775 euros).

Malgré les mécanismes de décote et d’abondement, l’investissement en actionnariat salarié reste un placement à risques et doit se faire dans une approche de long terme.  

(1) Enquête réalisée par l’ANDRH du 26 mars au 6 avril 2020 et publiée le 8 avril 2020. 550 RH ont répondu au sein de l’échantillon.

(2) Selon les chiffres du ministère du travail au 29 avril 2020.

(3) Year to date

(4) Panorama de l’Actionnariat Salarié 2019, analyse entre 2006 et 2013 de la performance sur 5 ans de 200 opérations collectives réalisées par 48 entreprises du SBF120