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L'épargne des Français cherche sa voie

Aurélie Fardeau
Pendant le confinement, les Français ont dégagé une épargne conséquente, venue se loger dans les livrets et les comptes courants
Ils se sont aussi montrés opportunistes sur les marchés financiers mais les placements risqués risquent de souffrir dans les prochains mois, crise économique oblige

Ce n'est pas d'épargne dont nous avons besoin aujourd'hui pour notre économie, mais d'investissement. Ce propos tenu par le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire, le 15 avril dernier devant la commission des Finances de l'Assemblée nationale, faisait suite à la hausse de 50 % de la collecte nette du livret A sur le mois de mars. Un chiffre laissant présager que les Français étaient en train de garnir activement leur bas de laine pendant le confinement. L’étude de la Banque de France publiée fin avril donne raison au ministre. Cette dernière recense une hausse des dépôts à vue (sur les comptes courants) de 13,8 milliards d’euros au mois de mars, alors que les flux mensuels moyens étaient de « seulement » 3,2 milliards d’euros entre janvier 2017 et février 2020. Cette poche d’épargne non rémunérée n’a fait que croître ces dernières années. Si l’on y ajoute les versements faits dans les livrets (livrets A, LDDS…), les dépôts bancaires semblent être les grands gagnants de cette crise, en atteignant fin mars, le chiffre pharamineux de 1.562,3 milliards d’euros. La Banque de France prévient en outre que les effets du confinement seront « vraisemblablement plus significatifs dans les données à fin avril ». Une anticipation déjà validée par les chiffres de la Caisse des dépôts, qui a enregistré une collecte record de 7,39 milliards d’euros sur le livret A et le LDDS en avril.

Cet afflux de liquidités sur les comptes en banques et livrets semble logique, alors que le confinement a limité la possibilité de consommer, générant ainsi une épargne forcée et que la crainte d’une crise économique incite les ménages à thésauriser (voir interview). Ce phénomène a pu être renforcé par le krach qui s’est produit sur les marchés au mois de mars, le CAC 40 perdant 39 % en l’espace d’un mois. Pourtant, à y regarder de plus près, des phénomènes bien moins intuitifs ont été à l’œuvre au cours des semaines passées. D’avis d’experts, cette situation est liée au fait que cette crise est atypique. « Nous ne sommes pas dans un contexte de crise financière mais dans le cadre d’une crise sanitaire, laquelle a des effets sur l’économie qui se répercutent sur les marchés financiers », souligne Eric Le Baron, directeur général de SwissLife Assurance et Patrimoine. Alessandra Gaudio, directrice des solutions patrimoniales de Generali, pointe également la brutalité et la rapidité de la crise. « Les épargnants n’ont pas eu le temps de réagir, estime-telle. D’autant que les gouvernements et les banques centrales sont intervenus extrêmement rapidement, de manière massive et ont redonné pour l’instant la liquidité nécessaire et une certaine confiance. »

Pas de panique au sein des assurances vie. Résultat, aucun mouvement de panique n’a été signalé chez les assureurs ni chez les conseillers en gestion de patrimoine. « Les réactions ont été très limitées, acquiesce Eric Le Baron. Nous avons bien enregistré des arbitrages liés au déclenchement d’ordres automatiques comme les stop loss, mais du côté des arbitrages libres, il ne s’est quasiment rien passé. Nous n’avons pas non plus constaté de hausse des rachats sur la période, contrairement à ce qui s’était passé en 2008. » Du côté de la collecte, les tendances sont plus contrastées selon les réseaux de distribution. Au niveau de l’industrie, le mois de mars a marqué un point d’arrêt avec une décollecte nette de 2,2 milliards d’euros. Mais cela semble peu affecter la clientèle patrimoniale. « Les réseaux bancaires sont très mobilisés sur le dispositif de crise et ils sont globalement beaucoup moins disponibles pour le moment pour parler placements, remarque Bernard Le Bras, président du directoire de Suravenir. La situation actuelle est plus favorable aux conseillers en gestion de patrimoine et aux acteurs Internet. »

Plus surprenant, la part des unités de compte, montée à 40 % en février, s’est maintenue à un niveau élevé de 35 % en mars. Si les contraintes d’accès au fonds en euros, qui se sont progressivement généralisées dans les contrats, peuvent en partie justifier ce ratio, il n’est pas le seul facteur explicatif. « Certaines valeurs ont été massacrées en Bourse et c’est apparu excessif aux épargnants, commente Louis Alexandre de Froissard, fondateur de Montaigne Conseil et Patrimoine. Ceux qui disposaient d’un peu d’épargne se sont dit que c’était le bon moment pour placer leur cash en Bourse. » 

 

150.000 nouveaux investisseurs en Bourse. Un constat qui ne se limite pas à l’assurance vie puisque, à la surprise générale, les actions ont attiré le grand public. « Nous avons vu arriver courant mars un flux d’ouvertures de compte-titres et de PEA et un volume d’ordres, majoritairement à l’achat, auxquels nous ne nous attendions pas », relate Xavier Prin, directeur marketing de Boursorama. Le courtier revendique ainsi davantage d’ouvertures de comptes au cours du premier trimestre 2020 que pendant toute l’année 2019 ! « La tendance se poursuit en avril mais le rythme devrait se calmer avec le déconfinement », confie Xavier Prin. Des chiffres confortés par l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui a recensé au cours du mois de mars 150.000 nouveaux investisseurs sur les actions françaises et un volume d’achats par les particuliers multiplié par quatre.

Cependant, cette ruée vers le risque est à modérer. Car dans son Observatoire des fonds du premier trimestre 2020, Lyxor AM a constaté une forte décollecte sur les fonds commercialisés en Europe, même si cette dernière est limitée sur les produits actions (-37 milliards d’euro sur le trimestre) par rapport aux support obligataires. En outre, les investisseurs ont opéré une forte discrimination selon les typologies de titres. En 2019, l’écart de performance entre le MSCI Europe Growth et l’indice value s’est élevé à 13 %. Depuis le début de l’année, l’écart s’est encore accru de 18 % (données au 19 mai). « Après un krach boursier, le rebond est d’ordinaire favorable aux titres décotés, explique Vanessa Bonjean, senior fund analyst. Dans cette crise, quelques valeurs cycliques ont rebondi, mais c’est le secteur de la santé qui a été le meilleur performeur pendant la période de ventes massives comme dans le rebond. Il affiche un gain de 4,8 % depuis le début de l’année au 19 mai contre une baisse de 17,3 % pour le marché. »

Plus généralement, on a assisté à une forte polarisation des valeurs. Bertrand Lamielle, directeur général de Portzamparc Gestion, publiait le 14 mai une analyse portant sur l’indice européen Stoxx 600. Il constatait que 90 titres cotaient plus bas que lors du creux de marché (16 mars). « Sans surprises, aérien ou assimilé, financières, cycliques sont concernées », indiquait-il. A l’inverse, 65 titres traitaient à des prix supérieurs par rapport au dernier point haut de marché (établi le 19 février). « Valeurs santé et social distancing se taillent la part du lion », commentait Bertrand Lamielle.

 

Collecte record pour les SCPI. Deux autres classes d’actifs ont tiré leur épingle du jeu malgré la crise, à commencer par les sociétés civiles de placement immobilier (SCPI). Les SCPI et OPCI grand public ont ainsi attiré 2,56 milliards d’euros sur les trois premiers mois de l’année, ce qui représente une hausse de 24 % sur un an, d’après les données de l'Association française des sociétés de placement immobilier (Aspim) et de l’Institut de l’épargne immobilière et foncière (IEIF). « Nous vivons une baisse des taux depuis près de dix ans, explique Jean-Marc Peter, directeur général de Sofidy, pour justifier l’attrait de la pierre-papier. Le différentiel de performance ne cesse de s’accroitre entre les SCPI et le fonds en euros, notre principal concurrent, pour atteindre un niveau record en 2019 de 4 à 4,5 %. » Reste que l’immobilier est sous pression avec le confinement, lequel a touché de plein fouet les commerces. De nombreux locataires ont demandé à reporter ou annuler le paiement de leurs loyers. Mais les commerces ne représentent que 5,4 % de la collecte. « Cela fait plusieurs années que les épargnants investissent majoritairement dans les bureaux », précise Jean-Marc Peter.

Les produits structurés, pour lesquels l’engouement est revenu depuis quelques années, ne sont pas en reste. Le contexte leur est en effet très favorable. « La collecte grimpe pour deux raisons, estime Grégory Vial, fondateur de la plateforme Feefty. Dans un univers de taux bas, les investisseurs recherchent du rendement. De plus, les marchés sont actuellement difficiles à lire et nerveux, ce qui entraine un besoin de protection du capital. » On observe en outre un effet d’opportunisme avec la construction de produits sur certaines valeurs qui ont été fortement chahutées en Bourse comme Total, Carrefour ou Kering… Autre tendance : la commercialisation de produits de participation, qui permettent de profiter de la hausse du sous-jacent, alors que les produits en vogue les années passés, les autocall, offraient un coupon fixe. « Les marchés ayant fortement baissé, ces produits permettent de déplafonner la rémunération », indique Grégory Vial.

 

Le ciel s’assombrit en Bourse. Reste que cette crise est loin d’être terminée. Et de nombreux points d’interrogation persistent, ce qui devraient conduire à des évolutions significatives dans les comportements de placement.  A commencer par les marchés, dont le rebond opéré depuis fin mars semble bien fragile et inquiète de nombreux observateurs. « La violence de la crise aurait justifié une baisse plus profonde des marchés, estime Jean-Charles Meriaux, directeur de la gestion de DNCA Finance. Ils ont relativement bien tenu face aux mauvaises nouvelles grâce aux injections phénoménales de liquidités de la part des banques centrales. » Mais les publications du deuxième trimestre s’annoncent « terribles » selon les mots du gérant. « Certaines sociétés risquent d’avoir du mal à justifier leur cours et une nouvelle baisse de marché de l’ordre de 5 à 10 % me paraît tout à fait possible », ajoute-t-il. Un ajustement qui pourrait calmer les ardeurs des nombreux investisseurs particuliers…

Les SCPI ne semblent pas non plus à l’abri de mauvaises surprises même si les professionnels du secteur se veulent rassurants. Côté rendement, les calculs de France SCPI et de Linxea convergent vers un taux de 4 % pour 2020. « Je ne m’attends pas à une baisse significative sur le marché immobilier pour les actifs biens placés et de bonne qualité, estime Jean-Marc Peter. En revanche, nous devrions assister à ‘repricing’ du risque alors qu’avant la crise, le risque n’était plus rémunéré. »  Des questions se posent néanmoins sur l’évolution à long terme du secteur : essor du e-commerce, généralisation du télétravail… De ce fait, les distributeurs font preuve de prudence. « Nous avons effectué un gros travail sur les SCPI, relate Emmanuelle Vanderschueren, associée chez Olifan Group. Nous avons évalué l’ensemble des produits pour préconiser à nos clients soit une conservation, une mise en garde ou une vente. » Même chose chez les compagnies d’assurance. « Il faut se projeter sur 5-10 ans et c’est pour cela que l’on va lancer prochainement une offre d’investissement en actifs réels pour compléter notre offre immobilière », indique Alessandra Gaudio.

 

L’épargne retraite en difficulté. Enfin, bien évidemment, l’assurance vie va devoir affronter des vents contraires. D’un côté, l’enveloppe pourrait perdre un peu de son attrait. « L’accès au fonds en euros va être de plus en plus difficile et le rendement durablement peu intéressant, nous souffle un CGP. Et avec la mise en place de la flat tax, le compte-titre et le PEA retrouvent de l’attractivité. L’assurance vie n’est plus la réponse à tous les besoins… » D’un autre côté, chez Generali on souligne le réservoir que constitue la cagnotte du livret A. « Il existe généralement un phénomène de vases communicants entre les deux enveloppes, indique Alessandra Gaudio. Mais pour cela, il faudra que les épargnants retrouvent un peu de visibilité ! »

Une visibilité qui fait aussi défaut aux Français qui épargnent pour leur retraite, alors que le plan d’épargne retraite (PER), lancé fin 2019, semblait trouver son public. Pour faire face au coronavirus, le gouvernement souhaite permettre aux indépendants en difficulté de débloquer l’argent placé sur leurs contrats Madelin. Dans ce contexte, le PER devrait souffrir. « Le PER a continué à enregistrer une très forte demande au premier trimestre, mais il ne fait aucun doute que la tendance va ralentir notamment chez les travailleurs indépendants », admet Eric Le Baron. Le dernier trimestre de l’année, principale période de production, donnera le ton.

 

Interview de Cyril Blesson, associé de PAIR Conseil et co-fondateur des Cahiers de l’Epargne & des Cahiers de la Prévoyance

« La recrudescence d’intérêt pour les marchés actions reste anecdotique en volume »

L'Agefi Actifs. - L’épargne des Français a explosé pendant le confinement. Cela va-t-il se traduire par une hausse de la collecte pour les placements financiers ? 

Cyril Blesson - Il y a quelques semaines, l’OFCE a évalué que l’épargne forcée des Français pendant les huit semaines de confinement se chiffrait à 55 milliards d’euros. C’est lié au fait que la consommation est empêchée. Cette dernière a en effet chuté massivement lors du confinement alors que les revenus des ménages ont connu une baisse moindre, grâce entre autres au chômage partiel.

Mais attention si l’épargne (issue des revenus) explose, dans le même temps le marché de l’immobilier ancien a été à l’arrêt pendant le confinement et donc le crédit habitat devrait nettement marquer le pas cette année. Or, derrière un ménage qui emprunte pour acheter un bien immobilier, il y a un ménage qui vend. Le crédit emprunté atterrit donc dans la poche du ménage vendeur. Schématiquement, ce sont les jeunes qui empruntent ; les vendeurs, plus âgés (départs en retraite etc..), vont en moyenne racheter un bien plus petit ou moins cher en province. Le montant résiduel ira se loger dans des placements financiers. C’est pourquoi on dit que « les crédits font les dépôts ». Le coup de frein très net du crédit va limiter les flux de placements financiers issus des ventes d’immobilier ancien (ou de cession d’entreprises).

Dans nos prévisions pour 2020, nous tablons sur un flux de placements financiers identique à celui de 2019, qui était déjà à un niveau élevé. Les ménages vont garder une attitude précautionneuse et ne pas consommer leur épargne forcée du confinement immédiatement d’autant qu’il existe beaucoup de craintes autour du chômage notamment.

 

Où va aller se loger l’épargne accumulée ? D’ordinaire, les flux générés par les ventes d’anciens (et donc le crédit habitat) proviennent de personnes proches de la retraite, qui se tournent naturellement plutôt vers l’assurance vie et ses avantages successoraux. Aujourd’hui, c’est très différent. La majorité des ménages se retrouve avec de l’épargne. Et il s’agit d’une épargne subie, que l’on constate à la fin du mois. Elle va se diriger vers les dépôts à vue et vers l’épargne bilancielle, comme les livrets, car les ménages recherchent liquidité et garantie en capital dans le climat anxiogène actuel. Les fonds en euros d’assurance vie pourraient être un des réceptacles de cette épargne mais les contraintes d’accès sur ces produits mis en place par les compagnies vont défavoriser l’ensemble de la collecte d’assurance vie. De plus les indépendants, particulièrement impactés sur leurs revenus, puisent dans leur assurance vie (et dans leur plan retraite) pour maintenir leurs ressources.

 

Pourtant ces dernières semaines, les épargnants ont favorisé les actions ? La recrudescence d’intérêt pour les marchés actions reste anecdotique en volume d’autant que si la crise dure, les stigmates vont être importants. De ce fait, les unités de compte devraient avoir du mal à collecter. Historiquement, on observe une étroite corrélation entre les versements sur les unités de compte et le niveau du CAC 40 ! Bien sûr, la diversification de l’offre de supports s’est accélérée mais le climat actuel reste peu favorable. Nous estimons que sur environ 130 milliards d’euros placés en 2020, la grande majorité s’investira dans des produits d’épargne bilancielle, dont 36 milliards dans les dépôts à vue non rémunérés ! Plus les taux des différents produits baissent et moins les ménages cherchent à arbitrer leur épargne…

 

Cette crise aura-t-elle des conséquences de long terme sur les comportements d’épargne ? Si l’on veut que les épargnants français prennent plus de risques, il faut des placements avec des durées très longues et donc une forte incitation fiscale. Le PER va dans le bon sens même si on peut regretter, à mon sens, la sortie en capital. A long terme, le choc actuel pourrait avoir un impact sur le rapport au risque des ménages, et entrainer, une plus grande consommation de produits de prévoyance et d’assurance, et une préférence accrue pour la liquidité et la garantie en capital.