L’économie américaine risque gros

Xavier Diaz
Les Etats-Unis pourraient pâtir de l’absence d’un vaste plan de relance que refuseraient de voter les sénateurs républicains.

Si une victoire de Joe Biden dans la course à la Maison-Blanche n’est pas encore totalement assurée, la vague bleue anticipée par les sondages et jouée par les marchés ces dernières semaines n’aura, elle, pas lieu. Le Congrès va rester divisé au cours des deux prochaines années avec d’un côté une Chambre des représentants à majorité démocrate, de l’autre un Sénat républicain. Cette situation, qui rassure pour le moment les investisseurs, car elle signifie probablement moins de régulation et pas de hausses d’impôts, signifie aussi une moindre capacité de la nouvelle administration (quelle qu’elle soit) à faire voter un vaste plan de relance (2.000 milliards de dollars dans le programme de Joe Biden) et donc un risque pour l’économie américaine.

Un risque qui pourrait rapidement revenir sur le devant de la scène alors que les Etats-Unis viennent d’enregistrer leur plus forte hausse quotidienne de cas de Covid-19, à plus de 102.000. «Les questions sur la croissance et le stimulus budgétaire peuvent revenir très rapidement», pense Gilles Moëc, chef économiste chez Axa IM. La publication ce vendredi d’un chiffre de l’emploi décevant en octobre pourrait être un élément déclencheur.

La Fed s'inquiète

Alors que la politique monétaire atteint ses limites, le soutien budgétaire est jugé nécessaire pour prendre le relais. «Il n’est pas anodin que la Fed ait martelé avant l’élection, une prise de position rare, la nécessité d’avoir un plan de soutien budgétaire», relève Marc-Antoine Collard, économiste chez Rothschild & Co. Même si certains indicateurs montrent une situation économique favorable, la Fed a récemment souligné que l’économie restait d'un niveau faible à modeste. «S’il n’y a pas de relance budgétaire, nous aurons un problème économique», insiste Gilles Moëc pour qui il y aura un stimulus budgétaire d’urgence, surtout si les chiffres sur l’emploi sont mauvais. «Toutefois il faudra attendre sans doute 2021 et il n’aura rien en commun avec celui adopté en mars dernier», estime également Marc-Antoine Collard qui anticipe un montant modeste de 600-700 milliards de dollars. «Si Joe Biden est élu, il aura du mal à convaincre le Sénat alors même que Donald Trump a peiné à le faire avec son propre camp, poursuit l’économiste de Rothschild & Co. D’autant plus qu’il y a une très forte polarisation politique aux Etats-Unis». Gilles Moëc et d’autres économistes tablent sur un montant supérieur à 1.000 milliards, qui était l’une des dernières propositions des sénateurs républicains lors des discussions avant l’élection. «Les sénateurs républicains vont revenir à leurs fondamentaux, c’est-à-dire la discipline budgétaire, poursuit Gilles Moëc. C’est d’ailleurs ce qu’on a pu constater lors des récents débats sur le plan de relance qui était une façon pour eux de prendre date avec Joe Biden en cas de défaite de Donald Trump».

Or ce plan de soutien budgétaire supplémentaire est nécessaire alors que les mesures exceptionnelles d’aide aux chômeurs, notamment, vont prendre fin dans les prochaines semaines. Plus que le montant, ce qui importe est son utilisation. «Si le nouveau plan est autour de 1.000 milliards, et qu’il est ciblé et visible, notamment avec des chèques envoyés aux ménages, ce qui soutiendra la consommation, cela peut permettre à l’économie américaine de tenir au quatrième trimestre cette année et au premier trimestre 2021», estime l’économiste d’Axa IM. «Le danger est que le pays doive prendre des mesures fortes pour faire face à la deuxième vague de Covid-19 et que cela ne soit pas accompagné par un soutien suffisant aux entreprises et aux ménages», ajoute Marc-Antoine Collard. Pour ce dernier, l’aide aux chômeurs est cruciale d’autant qu’elle a un effet multiplicateur fort, ainsi que le soutien aux Etats qui supportent aujourd’hui la plupart des coûts liés au coronavirus et notamment de santé.

Si Marc-Antoine Collard n’anticipe pas de récession en 2021, il s’interroge sur le rythme de croissance futur de l’économie américaine : «Elle devrait rester modeste et la reprise sera en aile d’oiseau aux Etats-Unis aussi. Le risque étant qu’elle soit tendanciellement plus faible à moyen terme». Une stagnation séculaire que voulait combattre Joe Biden (et Donald Trump) avec son programme d’infrastructures, qu’il aura aussi du mal à faire adopter par le Sénat. Or les plans de relance à court terme ont une limite et il faut un relais plus structurel qu’auraient pu offrir des investissements dans les infrastructures. «Le programme de Joe Biden visait à augmenter non seulement la croissance immédiate mais aussi la croissance potentielle américaine, explique Gilles Moëc. Le pays a un énorme retard en matière d’infrastructures de transports, de télécommunications… Mais là on revient en arrière avec des mesures de court terme qui ne répondent pas au problème de l’absence d’investissements aux Etats-Unis au cours des quarante dernières années». C’est sans doute l’un des coups les plus durs dans cette élection.