Banques privées

L’échéance présidentielle ne semble pas bouleverser les équilibres

Si les clients ressentent une lassitude certaine quant à l’insécurité financière et fiscale qui entoure leur patrimoine, ils ne sont pas pour autant inquiets, à l’heure actuelle, des mesures annoncées pour l'élection - Les banquiers privés peinent à trouver des solutions pour leur clientèle, qu’elle soit patrimoniale ou fortunée. Seuls les grands investisseurs privés disposent encore d’une carte à jouer.

Si, avec le temps, on cultive la sagesse et on apprend la patience, on s’essouffle aussi, surtout lorsque l’histoire se répète toujours et encore. « C’est un orage de plus qui va passer. » Voilà comment les différents banquiers privés sollicités par L’Agefi Actifs ont résumé le sentiment des clients en ce début d’année 2012. Et ce n’est pas uniquement les nouveaux déboires boursiers de l’été dernier qui les lassent et les rendent résignés, c’est aussi la manière dont s’attèlent les élites politiques à corriger la trajectoire budgétaire de la France à coups de réformes incessantes, voire incohérentes selon certains observateurs.

Plus qu’un candidat qui rassure ou qui inquiète, plus qu’un impôt supplémentaire à payer, c’est l’instabilité fiscale qui trouble les esprits et retarde les prises de décisions. Le cumul des mesures votées depuis plus de six mois, traduites dans les différentes lois de Finances et de Finances rectificatives, laisse clients et conseillers quelque peu désemparés quant à la direction patrimoniale à suivre.

Nouveau choc, nouvelle mobilisation.

Au moment même où l'optimisme revenait à petits pas, les banquiers privés ont dû reprendre leur bâton de pélerin et décrocher leur téléphone afin de rassurer les clients et retenir les plus inquiets qui, à mesure que l’année passait, prenaient conscience que ce n’est plus seulement une banque, mais un Etat tout entier qui pouvait faire faillite. La Grèce, l’Italie, et pourquoi pas la France ? Comment, dès lors, empêcher les plus pessimistes de retirer toutes leurs économies et de courir se mettre à l’abri ?

Chacune avec ses armes - de l’argument mutualiste à celui d’absence totale d’activité pour compte propre, de la lettre explicative signée de la direction générale à la réunion clients -, les banques ont continué à rassurer. Comme en 2008. Mais plus seulement sur la solidité de leur bilan, également sur celle de leurs partenaires assureurs. A leur tour, les compagnies d’assurances se sont vues sollicitées pour fournir la situation de leur actif général en termes d’exposition aux dettes souveraines. Appel auquel elles ont répondu, pour la plupart, avec plus ou moins de précision et de rapidité.

Si les clients sont aujourd’hui habitués à la volatilité de leurs placements financiers, ils viennent tout juste de découvrir, en revanche, et l’image est à peine exagérée, qu’un fonds en euros n’est pas un « super » Livret A. Et de réaliser qu’ils étaient détenteurs d’une créance qui pourrait, le cas échéant, ne pas leur être totalement remboursée en cas de faillite de l’assureur.

Pas de panique non contenue.

Cependant, il semblerait, d’après les témoignages recueillis auprès de nombreux conseillers, que, plus qu’un tel scénario, c’est davantage la baisse continue du rendement réel du produit depuis plusieurs années qui aurait poussé les clients à racheter tout ou partie de leur contrat d’assurance vie. Certains en auraient profité pour se désendetter et rembourser leurs prêts immobiliers, les uns jugeant le différentiel de taux entre le crédit et le placement moins intéressant qu’auparavant, les autres considérant l’endettement comme un danger potentiel au regard de ce qui arrive à leur propre Etat.

Pour autant, les banquiers privés ne semblent pas avoir été affectés par de nombreux départs. Et, même s’ils ont vécu quelques épisodes musclés et répondu à quelques demandes farfelues, « la majorité des clients n’a pas cédé à la panique », confirme un gérant de fortune d’une structure suisse. Rémunérés pour la plupart d'entre eux sur le développement net (entrées moins sorties corrigées des éventuels effets marchés) de leur portefeuille, les banquiers ne paraissent pas non plus inquiets du niveau de leurs objectifs commerciaux. « C’est un non-sujet, explique un collaborateur de BNP Paribas Banque Privée. Peu importe le produit pourvu que rentrent les capitaux. » Heureusement pour eux car à ce contexte d'insécurité financière s’ajoute un alourdissement fiscal rendant les choix d’investissement tous plus fragiles les uns que les autres.

L’assurance vie toujours encensée.

Si l’assurance vie se heurte à des difficultés certaines, ne répondant plus que partiellement à son objectif de produit d’épargne de long terme (L’Agefi Actifs n°519, pp. 12 à 15), les banquiers privés ne lui trouvent pas d’alternative et continuent à lui attribuer bien des qualités, même si en tant qu’enveloppe fiscale et outil de transmission, elle n’a pas tout à fait été épargnée par les mesures de rigueur : la faveur accordée aux souscripteurs non-résidents, supprimée ! Les avantages liés au démembrement de la clause bénéficiaire, revus et corrigés ! La fiscalité des capitaux décès, alourdie ! Malgré tout, les banquiers privés considèrent leur produit favori - sans perdre de vue qu’il pourrait être de nouveau touché - comme relativement préservé à l’heure actuelle.

Car quels qu’ils soient, les autres placements n’ont pas non plus été ménagés. Si la taxation des plus-values mobilières reste inchangée, les revenus de l’épargne ont subi une hausse du taux de prélèvement forfaitaire libératoire (PFL). Quant à l’immobilier, la cession d’un bien ainsi que les aides à l’investissement locatif ont fortement été attaquées. Et la liste de nouveautés n’est évidemment pas exhaustive. Tout cela, sans compter la hausse d'un point des contributions sociales. Outre les placements, ce sont tous les pans du patrimoine qui sont concernés. L'impôt de solidarité sur la fortune, les donations, les successions (L’Agefi Actifs n°506, pp. 8 à 11 et n°523 pp. 8 à13) : tout a été examiné.

Les très grandes fortunes et les autres.

A écouter les conseillers, toutes ces modifications ne changent pas fondamentalement le cours des choses. Seuls les grands investisseurs privés (plusieurs dizaine de millions d'euros de patrimoine) semblent pouvoir trouver, de tout temps, des solutions d'optimisation fiscale et de diversification (lire l'encadré). Les autres, sauf à se réfugier chez nos voisins européens, ne peuvent que subir les décisions du pouvoir en place. « Nos clients ne descendent pas dans la rue pour s'indigner. Ils ne sont pas assez nombreux », ironise un banquier privé.

Ce qui n'empêche pas certains d’entre eux d'envisager de quitter l'Hexagone. « Beaucoup nous demandent d'étudier ce cas, mais en réalité, ils sont peu à franchir le cap », explique Aurélie Jaclot, banquier privé chez Pictet & Cie à Paris, responsable de patrimoines financiers compris entre 5 et 20 millions d'euros pour la plupart. « Il faut vraiment disposer d'un patrimoine très large pour que le gain financier compense la perte sentimentale et justifie un changement de vie radical. Tout bien réfléchi, l’intérêt n’est pas toujours aussi évident qu’il n’y paraît. »

Haro sur l’instabilité fiscale.

D'après les professionnels interrogés, les clients sont, somme toute, « assez patriotes » et ne sont pas nécessairement opposés à contribuer au redressement du déficit budgétaire de leur pays. « Ce qui les irrite, en revanche, c'est ce changement incessant des règles du jeu », déclare Alexandre Benard, gérant de fortune à la Banque Privée Européenne (BPE). Cette inflation législative, qui condamne à l'inaction et donne du fil à retordre aux banquiers privés. Aussi, la présence d’ingénieurs patrimoniaux aux côtés de ces derniers est jugée plus qu'indispensable, pas tant pour évoquer de possibles montages que pour alimenter la veille juridique et fiscale.

Ils permettent ainsi de tenir en alerte des banquiers privés débordés, contraints d’accélérer leurs actions de communication, de peur qu’une nouvelle règle ne vienne en contredire une autre avant même d’avoir pu organiser une rencontre avec le client pour décrypter la première. « Afin d’être réactif face à des clients qui, bien ou mal renseignés, sont très attentifs à l’actualité, l’accès à une information de qualité est primordial », précise Alexandre Benard.

Car, au milieu de ce capharnaüm, il n'y a guère que les conseils spécialisés, les avocats fiscalistes en première ligne, qui s'y retrouvent. « Cela génère un chiffre d'affaires non délocalisable », s'amuse l'un d’eux, dénigrant des mesures prises dans l’urgence qui « n’ont pas de sens » et qui « seront révisées ». Un avis qui risque, s’il est partagé par le plus grand nombre, de favoriser l’immobilisme. La révision du régime de taxation des plus-values immobilières, jugée totalement contre-productive par les promoteurs et autres acteurs immobiliers, pourrait en constituer un bon exemple.

En attente d’une direction à suivre.

Si une partie des clients a opéré ici et là quelques ajustements en réponse aux dispositions votées ces derniers mois (il y a quand même un certain nombre de ménages qui se sont délestés de leur résidence secondaire et/ou de leur immobilier locatif), peu d’entre eux envisagent de prendre des décisions dans les semaines qui viennent pour anticiper la rigueur fiscale à venir. L’attentisme prévaut chez les banquiers privés également. Les plus prévoyants établissent toutefois plusieurs scénarios, mais globalement, ils proposent peu de solutions.

S’ils reconnaissent que la période nécessite énormément de vigilance, ils ne semblent pas enclins pour autant à modifier quoi que ce soit avant de constater l’étendue des mesures qui seront mises en place. « On ne bouleverse pas une stratégie patrimoniale sur des peut-être », explique un banquier privé. Par ailleurs, et même si certains se révèlent être extrêmement techniques, plusieurs professionnels estiment que, sur le plan de l’organisation patrimoniale, leur rôle ne consiste pas à se substituer à un conseil spécialisé mais à mettre en relief des pistes de réflexion.

En clair, leur activité repose moins sur des propositions d’optimisation juridique et fiscale pure et simple du patrimoine que sur la réalisation d’études patrimoniales permettant la mise en place d’une allocation d’actifs financiers et de placements. C’est d’ailleurs sur la collecte de capitaux qu’on leur demande d’être performants, pas sur autre chose. « Nous sommes des vendeurs et on nous considère comme tels (l’interlocuteur fait ici référence au système de rémunération de la banque, ndlr). Pourquoi dispenserais-je autre chose qu’un conseil destiné à une vente ? », explique un collaborateur d’un pôle de banque privée d’une grande banque à réseau, responsable d’une clientèle dont le patrimoine global varie de 1 à 5 millions d’euros.

Pas de faveur quel que soit le résultat des urnes.

De son côté, Marc Granié, responsable de l’ingénierie patrimoniale du Family Business Group, encourage plutôt les clients du family office à prendre des initiatives. Agir le plus rapidement possible pour bénéficier des derniers coins de ciel bleu qui ne pourront que s’assombrir dans les mois et années à venir. Aussi, pour le professionnel, « si les réductions de droits de donation selon l’âge du donateur ont été supprimées, le montant des abattements est resté inchangé alors qu’il pourrait être remis en cause ». Même discours sur toutes les dispositions Dutreil qui sont encore applicables.

Concernant les plus-values professionnelles, même si le dispositif d’exonération pour durée de détention a été purement supprimé sans être appliqué, celui pour départ à la retraite reste à ce jour valable. « Que le chef d’entreprise qui se pose la question et qui a une possibilité de cession à court terme le fasse le plus tôt possible, indique-t-il. Si, en 2007, on attendait les allégements fiscaux promis par l’actuel président, il n’y a rien en 2012 qui puisse justifier une telle attente. »

En effet, l’année 2012 n'augure pas d'une accalmie en matière fiscale. Quelle que soit l'issue de l'élection, droite ou gauche, personne ne s’attend à ce que soit entreprise une seule mesure en faveur du contribuable. « Les clients l’ont bien assimilé et se sont faits à l’idée, depuis plusieurs mois déjà, qu’ils vont devoir payer davantage », explique Véronique Le Deunff, directrice de l'agence Legal & General Paris. La contribution exceptionnelle sur les hauts revenus mise en marche par la loi de Finances pour 2012 annonce déjà les prémisses d’une solidarité plus forte des plus aisés en faveur de la collectivité. Qu’il y ait, par exemple, une nouvelle tranche marginale d’imposition au barème de l’impôt sur le revenu à 45 % au-delà de 150.000 euros par part, comme proposé par le candidat à l’élection présidentielle François Hollande, ne semble pas les désarçonner outre mesure. Non pas qu’ils adhèrent à la proposition, mais ils sont préparés aux changements.