Le private equity s’interroge sur l’avenir des fonds sectoriels

Aroun Benhaddou
Si les secteurs de la tech et de la santé ont tiré profit de la crise sanitaire, la situation est plus délicate dans le tourisme et les loisirs.
(Pixabay)

Se dirige-t-on vers la mort des fonds sectoriels dans l’univers du private equity ? C’est une possibilité qui monte au sein du non-coté. Car à l’inverse des marchés actions, dont le rebond est de plus de 20% depuis le point bas du 18 mars, le private equity peine à retrouver de la visibilité dans un environnement économique fortement dégradé par les deux mois de confinement provoqué par le Covid-19.

Les gérants ayant fait le choix de stratégies orientées vers l’industrie du tourisme ou du loisir se retrouvent ainsi en première ligne des critiques. «Je n’ai jamais cru au modèle sectoriel, sauf dans les secteurs de pointe comme celui de la santé. Le danger est que cette stratégie annihile totalement l’indispensable diversification des risques», souligne l’associé d’une grande banque d’affaires – lequel préfère juger les acteurs du private equity sur leur capacité de sourcing et d’exécution d’un deal. Et un gérant de fonds généralistes d’asséner que le prétendu positionnement sectoriel ne sert qu’à brandir un élément marketing fallacieux aux yeux des investisseurs. Un point de vue que ne partagent pourtant pas la plupart des investisseurs (LP) contactés. «Les fonds ayant misé sur l’hôtellerie et les loisirs sont en difficulté mais n’ont jamais été, à mes yeux, des secteurs très résistants en période de crise, note Roger Caniard, directeur financier et membre du comité exécutif du groupe MACSF. Nous privilégions l’approche généraliste des gérants, même si nous avons historiquement investi dans des fonds spécialisés dans l’agroalimentaire, pour leur aspect très défensif, et dans la tech à partir de 2012, pour générer davantage de performances.»

Choix assumés

Pointé du doigt en raison de sa stratégie orientée vers les métiers de services, notamment dans le tourisme et les loisirs (un quart de ses participations), Montefiore Investment assume sans détour. «Notre portefeuille était globalement conçu pour résister aux retournements conjoncturels, mais la nature atypique de cette crise nous amènerait théoriquement à être plus exposés que d’autres, témoigne Eric Bismuth, fondateur et directeur général de la société d’investissement – à la tête d’un portefeuille où figurent notamment Isabel Marant, Voyageurs du Monde et European Camping Group. Mais l’exposition sectorielle n’est pas l’alpha et l’omega des gérants, qui doivent tous composer avec une multitude de risques de natures différentes.»

Le fonds, qui a levé sans difficulté 1 milliard d’euros en début d’année, se veut d’ailleurs rassurant sur l’état de son portefeuille. Aucune des sociétés qu’il épaule n’a eu à ce jour besoin d’injection de new money. Par ailleurs, ses participations ont entamé la crise avec d’importants niveaux de trésorerie. Chez Isabel Marant, quelque 60 millions d'euros de cash étaient disponibles avant la crise, tandis que Voyageurs du Monde disposait d’un trésor de guerre de 150 millions. «Nos participations sont entrées dans la crise avec un fort dynamisme de croissance, un bon niveau de rentabilité et d’excellentes équipes de management. Nos investisseurs sont donc les premiers à constater la surperformance de notre portefeuille, même dans cette crise atypique», détaille Eric Bismuth. A ce titre, Montefiore Investment n’a aucunement prévu de modifier sa stratégie – celle-là même qui lui a permis de se hisser parmi les dix premiers fonds de private equity au monde, d’après Preqin.

Un son de cloche qui diffère de celui d’Ekkio Capital, également affecté par les conséquences de la crise. Sur l’ensemble de son portefeuille, la société de gestion présidée par Jean-Marc Scéo prévoit une baisse de l’ordre de 40% du chiffre d’affaires en atterrissage 2020, par rapport au budget initial. La composante loisirs et tourisme représente aujourd’hui la moitié de son portefeuille, du moins pour le moment. Car le gérant a bien prévu de diminuer cette proportion dans les années à venir pour son quatrième fonds, comme il l’avait fait en 2008 pour son véhicule de deuxième génération. «Cette crise touche fortement le tourisme, mais je suis convaincu qu’elle ne met pas à mal notre modèle. Tout d’abord parce que le Covid-19 revêt un caractère exceptionnel et, nous l’espérons, non reproductible. Mais aussi parce que nous disposons d’autres expertises sectorielles, dans la santé et le contrôle. A cela, un quatrième secteur viendra aussi prochainement se greffer à notre dispositif», révèle le gérant. Une diversification à même de répondre au besoin d’ajustement dans la stratégie d’investissement, pour surpondérer ou sous-pondérer un secteur au profit d’un autre, en fonction de l’évolution de la conjoncture et des évolutions de consommation. La réflexion autour de l’ajout de cette nouvelle expertise n’aurait cependant pas été déclenchée par cette crise, Ekkio Capital étant engagé depuis des années à proposer aux investisseurs une exposition sur des secteurs présentant des croissances organiques solides à moyen et long terme.

En attendant, le fonds colmate les brèches provoquées par l’actuel trou d’air en multipliant les initiatives auprès de ses participations, dont les deux tiers ont eu des besoins de financement. Chez le spécialiste de l’accueil touristique Paris Experience Group, par le passé connu sous le nom de Paris City Vision, les chantiers se sont ainsi multipliés. «Le groupe a profité de la crise pour accélérer la transformation de son business model et abaissé fortement son point mort, pour le rendre moins sensible aux chocs exogènes», explique Jean-Marc Scéo. A titre d’exemple, l’expert des visites et excursions touristiques proposait plus de 500 produits à la vente mais a pris la décision de réduire son offre pour ne conserver au final qu’une centaine de produits, sans réduire le nombre de ses destinations. En parallèle, un investissement sur le système d’information a aussi été engagé, afin d’améliorer la productivité. Des choix coûteux mais nécessaires pour tenter de redresser la barre, à l’heure où nombre d’investisseurs institutionnels s’inquiètent des conséquences de la crise sur la santé des portefeuilles des gérants.