Marché de l’art

Le pouvoir attractif de l’estampe reste entier

Artprice.com
Moins médiatique que la peinture ou la sculpture, l’estampe est une catégorie importante du marché de l’art
Elle séduit tous types de collectionneurs, depuis les débutants jusqu’aux acheteurs les plus fortunés de la planète
DR, La femme qui pleure, de Picasso, a passé à trois reprises le seuil des 4 millions de dollars.

Médium parfois négligé, l’estampe s’avère idéale pour commencer une collection en permettant d’accéder à de grands artistes à moindre coût. Salvador Dali règne sur cette partie du marché (attention néanmoins à la grande quantité de faux en circulation), ainsi que Joan Miro, Victor Vasarely, Marc Chagall ou Bernard Buffet, autant d’artistes emblématiques dont les œuvres sur toiles sont réservées à une élite.

Aujourd’hui, ce marché se trouve être aussi important que celui du dessin en occident par la vitalité des transactions. Plus de 85.000 estampes se sont vendues au cours de l’année dernière sur le marché des enchères (+9 % en 2016), une manne d’œuvres représentant plus de 20 % des ventes occidentales (pour 3 % du produit de ventes, soit près de 257 millions de dollars) dont quelques feuilles rares sont extrêmement valorisées.

Picasso domine.

Les prix des estampes suivant la cote des autres médiums, les artistes les plus chers du secteur sont naturellement les plus cotés en peinture avec, sans surprise, Pablo Picasso en tête. Entre 1899 et 1973, Picasso réalisa plus de 2.000 estampes, expérimentant diverses techniques de gravure, quitte à en inventer de nouvelles. Sa production gravée et lithographique est d’une densité impressionnante avec des sujets plus prisés que d’autres, notamment La femme qui pleure, qui a passé à trois reprises le seuil des 4 millions de dollars. Cette œuvre représente la muse et amante de l’artiste, Dora Maar, au visage déformé par la souffrance. Ses ongles sont acérés et ses yeux en larmes. Elle mord rageusement un mouchoir pour y étouffer sa douleur. Cette figure tragique dépeinte par Picasso en 1937 est la métaphore de la douleur de toutes les femmes ayant perdu un mari ou un fils, la métaphore d’une Espagne affligée après les bombardements allemands sur Guernica.

Le sujet est donc particulièrement emblématique et recherché, d’autant que la demande pour Picasso est forte et que ces épreuves sont rares, une raréfaction qui tire le prix d’autres sujets vers le haut, dont La Minotauromachie, une eau-forte de 1935 vendue plus de 2,6 millions de dollars en mai 2016 chez Christie’s à New York. Avec le thème du minotaure, Picasso réactive les mythes archaïques et convoque la naissance de l’homme à partir de l’animalité. La Minotauromachie constitue par ailleurs un jalon important de son œuvre puisqu’elle fut sa principale source d’inspiration pour l’emblématique tableau Guernica, son œuvre la plus célèbre avec Les Demoiselles d’Avignon.

Affaire de spécialistes.

Le marché peut paraître capricieux aux non-initiés tant l’amplitude des prix est importante pour un même sujet. D’une planche à l’autre, La Minotauromachie présente des différences de prix de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de dollars, un écart immense qui tient à plusieurs critères car le prix d’une estampe dépend non seulement de la notoriété de l’artiste et de l’importance du sujet, mais aussi de l’état de préservation de la feuille, de ses restaurations éventuelles, de la qualité d’encrage et du nombre de tirages (la rareté étant plus valorisée, la loi de l’offre et de la demande régule le marché), autant de considérations que seuls les spécialistes aguerris peuvent véritablement prendre en compte.

Il en va ainsi de toutes les grands noms de l’estampe, de Goya notamment, dont certaines épreuves issues de sa série la plus célèbre, Les Caprices (Capriccios, 80 planches), circulent pour une centaine de dollars tandis que d’autres s’envolent. La valorisation de chaque planche tient à l’édition, Goya ayant tiré des épreuves de son vivant puis offert les plaques originales au roi d’Espagne en 1803 pour payer les études de son fils. Il existe en tout vingt éditions, réalisées entre 1799 et 1937, dont la plus prisée est celle de 1812. Comme chez Picasso, la différence de prix varie de plusieurs centaines de milliers de dollars d’une édition à l’autre (pour les 80 planches). La qualité d’expertise constitue ainsi la clé d’une juste estimation d’autant que certaines planchent sont considérées comme des œuvres originales et uniques même si le sujet a été tiré sur plusieurs exemplaires. C’est le cas par exemple chez Edward Munch, l’un des artistes les mieux valorisé du genre, qui se plaisait à créer des modulations d’une épreuve à l’autre conférant une aura unique à chacune de ses aquatintes, comme c’est aussi le cas chez un artiste comme Pierre Soulages ou comme Andy Warhol.

Loi des séries.

Issu du monde de la publicité, Warhol avait bien compris le pouvoir de la répétition. Ses reproductions colorées de boîtes de Soupe Campbell ou de Marilyn Monroe ont repris les codes de la production en série, initiant une nouvelle forme d’industrie culturelle. La société de consommation appliquée à l’art fit de Warhol l’emblème de toute une époque marquée par la communication publicitaire et le mode de consommation de masse. Aujourd’hui encore, lui, Rauschenberg et Lichtenstein comptent parmi les artistes les plus populaires et les plus demandés par les acheteurs d’art. L’une des clés de leur popularité réside dans cette dichotomie : ils sont à la fois des « produits stars » particulièrement chers, tout en restant abordables grâce à l’ampleur de leur production d’estampes, qui représente entre 75 % et 90 % des lots adjugés pour ces trois signatures.

En Europe, les artistes les plus prolifiques dans l’exploitation des techniques de l’estampe furent les chantres de l’Op art (l’art optique) particulièrement en vogue dans les années 60. L’un des pères de l’Op Art, Victor Vasarely, sut exploiter avec génie ce mode de diffusion de l’œuvre, notamment au cours des premières années de sa carrière en Hongrie où son art fut toléré par le régime communiste hongrois grâce à sa production démocratique, ses sérigraphies se trouvant à la portée de toutes les bourses. Vasarely est toujours l’un des artistes les plus largement diffusés sur le marché mondial : ses œuvres s’achètent et se vendent dans 35 pays, en plus de la triade France/Etats-Unis/Allemagne qui concentre la majorité de ses ventes. Chez Warhol, et plus encore chez Vasarely, quelques centaines de dollars peuvent suffire pour acquérir une feuille haute en couleurs mais à ce prix, l’édition sera vaste, généralement sur quelques centaines d’exemplaires.

Renforcer le mythe.

Au 21e siècle, l’édition large, la répétition de l’œuvre, la démultiplication de l’image sont toujours érigées en stratégies commerciales chez des héritiers du Pop Art Américain que sont Damien Hirst ou les Japonais Takashi Murakami et Yoshitomo Nara, les nouvelles stars du marché de l’art. Takashi Murakami entretient si bien sa popularité avec ses productions d’estampes et autres objets en séries limitées qu’il reste largement abordable (80 % de ses transactions se situent sous le seuil des 5.000 dollars) tout en incarnant l’artiste japonais le plus coté du monde (sa sculpture Lonesome Cowboy atteignait 15 millions de dollars en 2008 chez Sotheby’s New York).

La diffusion massive des artistes contemporains ne risque-t-elle pas de noyer le marché de l’estampe en le suralimentant ? Warhol a prouvé le contraire. En contribuant à la popularité d’un artiste, l’estampe alimente le mythe du créateur et nourrit une passion artistique qui entraîne le prix des œuvres originales vers des sommets.