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Le marché de l’art entre dans une nouvelle ère

Artprice.com
Nouveau record du monde, à hauteur de 450 millions de dollars, pour une œuvre de Léonard de Vinci
Avec une forte croissance constatée sur toutes les grandes places de marché, l’année 2017 restera marquante
Bloomberg, Une vente aux enchères d’art contemporain chinois, chez Poly International, à Pékin.

Les grandes puissances du marché de l’art montrent, de concert, tous les signes d’une croissance ferme et durable. Après deux années consécutives d’ajustement (-10 % en 2015 puis -23 % en 2016), le produit des ventes mondial progresse de 20 %, une performance d’autant plus significative qu’elle est le résultat de la reprise combinée du marché occidental et du marché chinois, qui bénéficient chacun d’un nouveau record de vente historique.

Forces en présence. En 2009, la Chine devenait la première place de marché mondiale pour la vente de fine art, ce qui constituait alors un immense bouleversement dans l’histoire du marché de l’art. Depuis, le marché de l’art chinois a connu bien des soubresauts et des hésitations, mais il s’est surtout organisé et normalisé. Son résultat annuel affiche désormais 5,1 milliards de dollars d’œuvres vendues (2017). Il devance donc les Etats-Unis (5 milliards de dollars), de justesse. Si la compétition entre les deux premières puissances du marché de l’art n’a jamais été aussi intense, ces marchés fonctionnent pourtant de manière très différente. Le marché chinois repose en effet sur un très grand nombre de lots mis en vente (plus de 280.000), dont seulement 32 % sont finalement adjugés. Le marché américain, au contraire, affiche l’un des taux de ventes les plus élevés du marché (75 %), largement au-dessus de la moyenne en Occident (66 %). Au bout du compte, pourtant, le nombre d’œuvres d’art vendues dans les deux pays est très similaire : 89.400 lots vendus en Chine, contre 82.000 aux Etats-Unis (+13 % en 2017), pour des chiffres d’affaires plus proches que jamais.

Record en Chine. De part et d’autre, le niveau des enchères augmente considérablement. Les acteurs du marché chinois travaillent ardemment à la revalorisation de leurs meilleurs artistes face aux puissants records établis par les artistes occidentaux. Le dynamisme de leur marché intérieur et la puissance financière de leurs grands collectionneurs chinois leur permet de parvenir à leurs fins. Un nouveau record a ainsi été enregistré du côté de Pékin en décembre dernier, pour une série de douze paysages du grand maître Qi Baishi, le Picasso chinois, vendue 140 millions de dollars chez Poly International. Non seulement ce sommet est le nouveau record à battre pour une œuvre d’art en Asie, mais il permet aussi à la Chine d’intégrer le top 10 des plus belles ventes aux enchères de tous les temps. La vente des paysages de Qi Baishi, devenue la sixième meilleure adjudication du monde, est véritablement à marquer d’une pierre blanche dans la jeune histoire du marché de l’art chinois.

Nouvel essor. Mais face à ce nouveau record, un tout autre niveau de prix fut atteint en Occident, le Salvator Mundi de Leonard de Vinci décrochant 450 millions de dollars, ce qui représente 9 % du marché américain, autrement dit 3 % du chiffre d’affaires mondial. La vente de ce « saint Graal de l’art ancien » a fait entrer le marché de l’art dans une nouvelle ère (le record mondial est passé de 179 millions de dollars, avec Les Femmes d’Alger de Picasso, à 450 millions de dollars), révélant aussi les enjeux du soft power et mettant en lumière l’essor de l’industrie muséale, principal moteur de la prodigieuse croissance du marché de l’art à notre époque. Le Salvator Mundi a, en effet, été acheté par le prince saoudien Bader ben Abdullah ben Mohammed ben Farhan Al-Saud dans le but d’être exposé au Louvre Abu Dhabi, qui a ouvert ses portes en novembre dernier. Pour qu’il soit véritablement un « Louvre », il fallait au musée sa « Mona Lisa » : le prince Bader apporte à son Louvre le pendant masculin de la Joconde, promesse de quelques milliers de visiteurs supplémentaires chaque année.

L’Europe toujours présente. Face à la suprématie des marchés chinois et américain, l’Europe reste au cœur du marché mondial grâce à une forte demande et à une non moins forte valorisation de ses artistes. La performance du marché français (783,7 millions de dollars) est certainement la plus remarquable, après celle des Etats-Unis. Cependant, la croissance explosive du marché français (+35 %) ne s’explique pas par une intensification des échanges. Le nombre de lots vendus reste en effet parfaitement stable, avec 69.300 lots. La croissance repose sur la qualité des œuvres proposées. Les grandes maisons parisiennes sont parvenues à vendre plus de lots de qualité muséale que jamais puisque le seuil du million de dollars a été dépassé à 79 reprises, avec notamment trois résultats supérieurs à 10 millions de dollars et un sommet culminant à 29,5 millions de dollars. C’est la meilleure enchère en France depuis 2010. La richesse des œuvres circulant en France et la qualité des collections constituées font encore la différence. La dispersion de deux collections a d’ailleurs fait date cette année à Paris : celle de Jean-François et Marie-Aline Prat se classe parmi les 50 meilleures ventes de l’année en Occident (43 millions de dollars de recettes, chez Christie’s, les 20 et 21 octobre) et celle du couturier Hubert de Givenchy a triomphé, avec un taux de réussite de 100 % (Christie’s, le 6 mars 2017). Ces deux seules vacations représentent 10 % du résultat français. Fief des avant-gardes des XIXe et XXe siècles, la France compte plusieurs artistes parmi les plus cotés du monde, dont Claude Monet, Fernand Léger ou Jean Dubuffet, sur lesquels la demande ne faiblit pas au fil des années.

Un marché plus dense. Multiplication des musées à travers le monde, augmentation du nombre de collectionneurs, mondialisation de la demande couplée à la dématérialisation des enchères… En vingt ans, le pouvoir d’attraction de l’art et de son marché a considérablement élargi le cercle de ses initiés. En vingt ans, le chiffre d’affaires mondial du marché de l’art a connu une croissance de 456 %. L’échelle de valeur a, elle aussi, été bouleversée, avec un record mondial passé de 71 millions de dollars à 450,3 millions de dollars. Le marché s’est considérablement densifié sur cette période, affichant une progression de +221 % de lots mis en vente et de +128 % de lots vendus. Par ailleurs, le nombre d’artistes proposés aux enchères a plus que doublé, en partie grâce au boom de l’art contemporain.

De nouveaux acteurs. Les acteurs du marché de l’art se sont multipliés, du côté tant des acheteurs que des sociétés de ventes. Le maillage mondial n’a plus rien à voir avec celui constaté. Le nombre de pays participant au marché de l’art est passé de 34 à 59 en vingt ans, notamment grâce à l’implantation de puissantes maisons de ventes à l’étranger : Christie’s, Sotheby’s, Phillips et Bonhams ont fait le choix stratégique de Hong Kong. Elles se sont aussi implantées à Paris (sauf Phillips), à Dubai (Christie’s et Sotheby’s), à Shanghai (Christie’s). La société française Artcurial a notamment choisi Pékin et Vienne. A leur manière, les grandes maisons de ventes chinoises montrent un même souci de diversification géographique et cherchent à étendre leur présence sur tout le territoire. L’entité Poly Auction domine aujourd’hui toutes ses concurrentes grâce à des filiales à Pékin, Hong Kong, Shanghai, Xiamen et Shandong (filiales largement autonomes toutefois). De manière générale, les performances des maisons de ventes restent proportionnelles à la quantité des transactions qu’elles opèrent. Les grandes maisons de ventes n’ont aucun désir de se limiter au marché haut de gamme. Toutes veulent au contraire garder un calendrier de ventes aussi rempli que possible et ne négligent aucune gamme de prix.

Digitalisation. Le développement des ventes en ligne représente évidemment dans ce domaine un potentiel gigantesque. C’est la raison pour laquelle Sotheby’s a décidé de lever complètement les frais acheteur sur les enchères en ligne l’année dernière. Il apparaît aujourd’hui d’autant plus essentiel de favoriser le développement du online que, selon Dataquest, il y a dans le monde plus de smart­phones que d’êtres humains, avec 12 milliards d’objets connectés.