Nouveaux artistes

Le levier international pour lancer une carrière

Artprice.com
De jeunes artistes de toutes nationalités connaissent aujourd’hui le succès aux enchères de manière fulgurante
Ils doivent néanmoins, pour percer, tisser un solide réseau très ouvert sur les grandes Places
DR, Flore Sigrist, Composition Rouge, 2003, Diptyque Huile sur toile

Un jeune artiste colombien a-t-il autant de chances qu’un Américain d’accéder rapidement à un bon niveau d’enchères, c’est-à-dire à la construction d’une cote via le second marché, alors même que son curriculum vitae affiche moins de dix ans d’expositions ? La réponse est oui, pour peu que l’artiste en question accepte de se délocaliser et intègre les bons réseaux. Car même si les acteurs du marché de l’art n’en finissent pas de guetter les perles rares sur les marchés émergents, il reste indispensable d’en passer par les grandes capitales – New York, Londres, Hong Kong – pour stimuler la demande à grande échelle.

L’Europe à la traîne.

Artprice a relevé les artistes de moins de 30 ans les plus performants aux enchères entre janvier 2013 et juin 2014, selon leurs nationalités. Les constats tombent : pour gagner rapidement le marché haut de gamme malgré son jeune âge, il faut choisir Londres, New York ou Los Angeles. C’est là que les réseaux d’influence sont les plus performants.

En dehors de Londres, l’Europe est à la traîne, comme le prouve la dernière place attribuée à la première Européenne, la Franco-Suissesse Flore Sigrist. Malgré de belles performances déjà acquises à l’âge de 29 ans, Sigrist est en dernière ligne d’un classement d’artistes incluant Amérique du Nord, Amérique du Sud, Asie, Afrique, Moyen-Orient et Europe. Elle se trouve détrônée par un artiste d’origine sud-africaine, Joseph Klibansky. Précisons toutefois que ce dernier vit et travaille aux Pays-Bas et que ses première réussites sont enregistrées entre Londres et Amsterdam, non en Afrique ou au Moyen-Orient.

En fonction des nationalités néanmoins, le prix moyen d’adjudication des jeunes artistes leaders du marché s’avère très variable. Il est divisé par trois entre la jeune pousse de moins de 30 ans la mieux classée et la cinquième recrue. Dans l’ordre, les artistes de cette tranche d’âge les plus cotés cette année sont : Oscar Murillo (né en 1986 en Colombie mais vivant à Londres), qui  affiche un prix de vente moyen de 106.000 euros (5,8 millions de dollars de résultats en 40 lots vendus), Lucien Smith (né en 1989 à Los Angeles), avec un  prix de vente moyen  de 84.000 euros (2,4 millions de dollars en 21 lots vendus), Jigger Cruz (né en 1984 à Singapour) avec près de 71.000 euros de moyenne (plus de 383.000 dollars en 11 lots vendus), Joseph Klibansky (né en 1984 à Cape Town mais souvent qualifié d’artiste hollandais) avec un prix de vente moyen de 47.000 euros (un seul lot vendu) et Flore Sigrist (Franco-Suisse née en 1985) avec une moyenne de 38.000 euros (un peu plus de 411.000 dollars en 8 lots vendus).

Un artiste Colombien...

Le jeune artiste le plus coté du monde n’est ainsi originaire ni de Chine, ni des Etats-Unis, mais d’Amérique latine, le nouveau grand terrain de jeu des recruteurs de talents. Il est Colombien et fait partie des artistes que l’on s’arrache sur la scène internationale. Comment Oscar Murillo s’est-il imposé si rapidement et si puissamment sur le marché des enchères ?

Né en Colombie en 1986, l’artiste fait partie des signatures émergentes les plus convoitées grâce à un solide réseau d’influence tissé en moins de deux ans. Ses résultats en salles de ventes peuvent laisser pantois : depuis janvier 2013, ses 40 lots vendus en salles représentent 4,2 millions d’euros de produit de ventes. Murillo est un ovni sur une scène latino-américaine qui a habituellement beaucoup de mal à émerger hors de ses frontières.

... très anglo-saxon.

Mais rappelons-le, Oscar Murillo vit à Londres et, outre les qualités intrinsèques de son travail, l’ouverture internationale est la grande différence entre ceux qui réussissent et ceux qui se sclérosent. Les étapes de la réussite fulgurante d’Oscar Murillo se retracent en quelques points, autant d’exemples de jalons stratégiques pour le lancement réussi d’un artiste. En décembre 2011, une quinzaine de toiles sont présentées à la Nada Miami Art Fair, sur le stand de François Ghebaly, galeriste à Los Angeles. Les toiles, alors accessibles entre 2.000 et 6.000 euros, se vendent toutes. C’est un premier signe positif : la demande est déjà là. L’année suivante, l’artiste est invité à la Serpentine Gallery par le curateur Hans Ulrich Obrist.

Ainsi validé par l’un des critiques les plus influents du monde, il commence à gagner des collections privées prestigieuses. Entre décembre 2012 et août 2013, il bénéficie d’une exposition solo à la Fondation Rubell à Miami. Les 50 toiles exposées sont le fruit de cinq mois d’une résidence soutenue par les collectionneurs influents Mera et Don Rubell. Son entrée dans l’arène des enchères se décide stratégiquement pendant cette exposition. Les trois maisons de ventes les plus importantes pour l’art contemporain, Christie’s, Sotheby’s et Phillips, l’incluent tour à tour à leurs catalogue. Impossible d’échapper au jeune artiste dans les cessions contemporaines de Londres et de New York à partir de mai 2013. Jusqu’à la fin de l’année, les coups de marteau s’enchainent : 24 toiles et une sculpture sont vendues, pour des adjudications allant de 19.000 à 108.000 euros et aucun échec de vente n’est à déplorer.

Murillo est l’artiste du moment à acheter. En septembre 2013, une autre nouvelle déterminante pour sa carrière est rendue publique : il intègre la galerie David Zwirner. La nouvelle fait écho auprès des collectionneurs. L’impact est immédiat en salles. Le 19 septembre 2013, Phillips vend à New York la toile Untitled (Drawings off the wall) pour 247.000 euros (300.000 euros frais inclus), soit 11 fois l’estimation basse. C’est un record pour l’artiste. L’influent galeriste David Zwirner lui consacre une exposition à New York du 24 avril au 14 juin 2014 (A Mercantile Novel), avant une année chargée en événements car il est attendu chez Marian Goodman à New York (We don’t work sundays, 23 mai-18 juillet), sur une exposition dédiée à la scène latino-américaine à la Saatchi gallery de Londres, au Pays-Bas (Amsterdam), en Italie (Turin), en France (Rennes).

Prime à la spéculation.

Voici quelques pistes dans un curriculum vitae sans faute, qui font d’Oscar Murillo un phénomène à part chez les artistes latino-américains, mais un bon exemple de la construction d’une cote haut de gamme aujourd’hui.

Les autres artistes latino-américains de son âge vendus en salles affichent de bien maigres résultats et une notoriété qui dépasse rarement le stade local. Aucun n’a, pour l’heure, son envergure. Nous en sommes même très loin d’après les résultats de ventes des autres artistes latino-américains dont la cote est en construction aux enchères, accessibles pour quelques centaines d’euros. Pour les jeunes artistes, une bonne stratégie est de mise pour lancer une carrière. Si ce lancement passe par des personnalités offrant un « label » de qualité, la réussite et l’inflation de la cote ne sont pas une question de temps. C’est au contraire une course contre la montre, revers d’un marché de l’art contemporain haut de gamme dominé par la spéculation.