Marchés financiers

Le krach est devenu viral

Les marchés d’actions plongent du fait de la propagation du coronavirus, et des tensions apparaissent également sur les marchés de taux
Une contagion liée au coût exorbitant du Covid-19 pour nos économies et qui ont rapidement contraint les conseillers à monter en première ligne

C'est une pièce dramatique en trois actes qui s’est jouée ces dernières semaines. Avec des conséquences encore difficiles à mesurer dès lors que l’on ne perçoit pas l’issue de la crise liée au fléau qui s’est abattu sur nos sociétés. Le traitement sanitaire de l’épidémie causée par le Covid-19 reste naturellement la priorité des priorités. Mais elle n’est pas suffisante. Pour ne pas désorganiser durablement nos économies, et limiter la récession vers laquelle elles se dirigent inéluctablement, il faut être en mesure de s’adapter et d’apporter des réponses appropriées au plus haut niveau. Quand bien même le dernier krach sur les marchés a eu lieu après l’annonce de mesures fortes et concertées prises par les banques centrales. Comme si l’on percevait une forme d’impuissance...
En attendant, les réactions des places financières, il y a quelques jours, ont surpris par leur brutalité et leur force. Dans l’univers qui touche aux patrimoines financiers des épargnants, personne n’a pu échapper à ce constat. Les conseillers et leurs clients ont subi en première ligne les lourds revers des marchés. La question désormais est de savoir quel bilan il est possible d’établir en premier lieu et quelles stratégies gérants, banquiers et conseillers peuvent envisager pour limiter les dégâts dans les semaines, voire les mois à venir. Retour sur des événements exceptionnels et sur les réponses mis en place par différents acteurs dans l’univers de la gestion de patrimoine.

 

Virus et guerre du pétrole. Le premier coup de semonce date du lundi 9 mars. L'ensemble des places boursières mondiales ont enregistré de très fortes baisses sous les coups conjugués d’une propagation du coronavirus et de la chute des cours du pétrole, provoquée par l'offensive de l'Arabie saoudite sur ses tarifs. Cet événement a fait craindre aux investisseurs une guerre des prix de l'or noir. Ce qui s’est payé cash. A mi-séance, en Europe, l'indice Euro Stoxx 600 avait abandonné plus de 6,5 % tandis que le CAC 40 et le SBF 120 ont chuté respectivement de 7,48 % et 7,27 %. A Londres, le FTSE 100 perdait 6,77 % et à Francfort le Dax abandonnait 7,07 %.

Parce qu’elle a été l’un des premiers pays touchés en Europe, et parce qu’elle est rapidement devenue par le nombre de personnes contaminées et de décès enregistrés la première nation derrière la Chine à subir l’épidémie, l'Italie est la plus durement affectée. Le gouvernement italien a été contraint de placer sous quarantaine de nombreuses villes du pays, parmi lesquelles Milan, Venise et Parme. De fait, la baisse de l’indice phare de la Bourse à Milan est la plus élevée à l’échelle du vieux Continent. Le FTSE Mib a plongé de 10,24 %. 

Logiquement, les indices asiatiques ont également terminé en baisse. Le Nikkei de Tokyo a perdu 5,1 % tandis que le Hang Seng de Hong Kong a lâché 4,2 %. Même constat sur le marché américain. Le S&P 500 et le Nasdaq 100, ont perdu de l'ordre de 5 %. Pour comprendre l’ampleur de cette baisse, il faut donc tenir compte de l’ouverture d’un autre front : une « guerre des prix » déclenchée par l'Arabie Saoudite. Quelques jours auparavant, la décision du groupe pétrolier saoudien Aramco de réduire le prix du baril et d'augmenter sa production a précipité la chute. Une décision qui a entériné l'échec d'un accord entre l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés, menés par la Russie, pour réduire davantage la production de brut et prolonger les quotas actuels, qui expireront à la fin du mois. « L’Arabie saoudite entame une guerre des prix avec la Russie », a résumé Vincent Boy, analyste marché chez IG France à L’Agefi Quotidien la semaine du 9 mars. « Ce qui rend cette guerre des prix particulièrement dangereuse et historique est qu'elle éclate au moment où se produit un choc massif sur la demande [...] en raison du coronavirus », souligne de son côté Robert McNally, président de Rapidan Energy Group, une société de conseil sur le marché de l'énergie basée à Washington. Dont acte.

 

Un krach historique. Jeudi les Bourses européennes connaissent un nouveau krach d'une ampleur sans précédent. L’indice Euro Stoxx 50 chute de 12,4%, à 2545,23 points. A Paris, l’indice CAC 40 s’effondre de 12,3%, à 4.044,26 points. Cette fois, outre le Covid-19 et les tensions sur le marché du pétrole, c’est l’impuissance des banques centrales à rassurer face à un événement exogène qui fait office de détonateur. En dévoilant jeudi un plan de soutien ciblé, privilégiant le secteur bancaire, la Banque centrale européenne (BCE) a assumé ses limites creuses.

A Francfort, Christine Lagarde, la présidente de la BCE, a rappelé que la réponse doit « d’abord et avant tout être budgétaire ». Une façon de renvoyer aux gouvernements leur responsabilité pour traiter une crise sanitaire ayant dégénéré en crise économique. Ce message que Christine Lagarde reconnaitra maladroit, est difficile à entendre par les marchés.  « Leur réaction aux mesures annoncées par la BCE a été très négative », admet dans un billet Bastien Drut, stratégiste senior chez CPR AM. C’est que, même si la BCE a fait un pas dans la bonne direction, notamment pour garantir le crédit bancaire aux PME, elle refuse pour le moment d’aller plus loin. Elle demande un engagement « ambitieux » et « collectif » des gouvernements européens en soutien à l’économie, et aux mesures sanitaires prises pour stopper sa propagation. De fait, côté obligataire, les rendements se sont écartés dans des proportions rappelant la crise de la zone euro. Outre Atlantique, la Réserve fédérale a été obligée d’inonder le système financier de cash – plus de 1.500 milliards de dollars - sans pour autant mettre fin à la déroute des actifs risqués…  

 

Le retour de la confiance ne se décrete pas. La crise actuelle illustre la propagation du « virus du chacun pour soi », au sein de l’Union européenne et à l’échelle mondiale. En absence d’embellie sur le front sanitaire et de signes de coopération entre Etats, la confiance continuera à déserter les marchés financiers. Il faut d'ailleurs croire que la prise de conscience se fait peu à peu. Vendredi 13 mars, l'Union européenne annonce un plan de 37 milliards d'euros. Et l’Allemagne évoque une relance budgétaire à 500 milliards d’euros. 

Mais la confiance ne se décrète pas. En dépit de la nouvelle baisse des taux et de la reprise du programme de quantitative easing, la Fed et les grandes banques centrales qui ont lancé une action coordonnée pour fournir des liquidités en dollars aux marchés, ne parviennent pas à rassurer. Les économistes sont de plus en plus nombreux à anticiper une récession cette année, alors que les mesures de confinement se multiplient. Les premiers indicateurs économiques publiés par la Chine montrent aussi un effondrement de l’économie en janvier-février. « Le problème pour les investisseurs est que la chute des actions s’accompagne d’une tension sur les taux d’intérêts en Europe », relève L’Agefi Quotidien lundi 16 mars à 14 heures. « Le rendement du Bund 10 ans prend 8 pb, à -0,51 % et celui de l’OAT de même maturité 10 pb, à 0,09 %. Les dettes périphériques sont les plus affectées par la correction. Les taux 10 ans italiens et espagnols, prennent 17 pb, à 1,98 % et 0,78 % respectivement. Seul le taux 10 ans américain se détend de 19 pb, à 0,76 % après l’intervention de la Fed. » Résultat, dans la foulée de l’Europe, dont les indices se retrouvent une nouvelle fois dans le rouge vif, Wall Street plonge également lundi 16 mars au soir. De 12 %, soit sa pire séance depuis 1987. Il est vrai que « la réponse ne doit pas uniquement porter sur la stabilité économique mais aussi sur un risque systémique financier », note encore L’Agefi Quotidien qui précise que les investisseurs commencent à intégrer la perspective d’une hausse des déficits budgétaires, nécessaire à la lutte contre l’épidémie du coronavirus et au soutien de l’activité, et donc de la dette. «Les marchés obligataires comprennent, au travers des taux souverains qui remontent, que les Etats vont émettre beaucoup de dette pour régler cette crise sanitaire et économique, et qu’il n’y aura pas toujours assez d’acheteurs privés en face », affirme Hervé Goulletquer, stratégiste de la direction de la gestion à La Banque Postale AM interrogé à cette occasion. Résultat, beaucoup de fonds boivent la tasse, quelles que soient leur nature (voir page 12).

 

Manque de cohérence. Cela étant, dans cette période tourmentée, les multi-gérants ont-ils pu mener des stratégies de défense ou d’opportunités dans le cadre de leurs investissements ? Rien n’est moins sûr, compte tenu de la rapidité du mouvement et de sa cohérence, explique Bernard Aybran, directeur général d’Invesco France (les taux américains ont enregistré une baisse avant de remonter le jeudi noir). Pour autant, sur un ou deux portefeuilles, profitant d’une fenêtre de tir prévue à l’avance, Invesco a fait légèrement varier sa poche d'actions. En réduisant celle-ci de 50 % à 45 %. « Un - flight to quality - vers des titres obligataires auraient été une politique vouée à l’échec », note Bernard Aybran. Sur des maturités longues, supérieures à 20 ans, les obligations américaines ont perdu en cinq jours de l’ordre de 12 % au cours de la semaine du 9 mars. En revanche, et comme l’ont fait de nombreux asset managers, « la part consacrée aux liquidités a été fortement revue à la hausse», souligne le responsable. Un placement d’attente qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Mais avec une inconnue de taille : pour combien de temps ? Dans ce contexte anxiogène où la volatilité va rester présente, certaines sociétés de gestion veulent toutefois profiter du manque de discernement du marché. Dans son flash de fin de semaine dernière, Jean-Marie Mercadal, directeur général délégué en charge des gestions chez Ofi AM indique clairement que les niveaux atteints commencent à être intéressants et « qu’il convient de réinvestir progressivement en obligations à haut rendement, en crédit court terme et obligations émergentes. » Même les actions américaines et européennes trouvent grâce aux yeux du gérant.

Quoi qu'il en soit, nombreux sont les acteurs financiers qui ont pris les devants. Parmi eux, les conseillers financiers indépendants qui sont en première ligne. 

 

Assurer la continuité du service. La circulation d’une information transparente et objective est l’un des objectifs poursuivis par la plupart des sociétés. « Nous avons proposé à nos clients huit conférences calls pour répondre à l’ensemble de leurs questions depuis une dizaine de jours », détaille Meyer Azogui, président de Cyrus Conseil. De son côté, Emmanuel Narrat, président d’Haussmann Patrimoine, avait déjà décidé d’accélérer la publication du magazine mensuel « Parlons Finances », destiné à sa clientèle. Bouclé vendredi 21 février, il a été envoyé par mail le lendemain. S’il évoque un peu moins le krach boursier vu sa date de publication il revient évidemment sur le coronavirus. Suite aux journées noires sur les marchés financiers, le cabinet de CGP a ensuite utilisé tous les moyens à sa disposition pour échanger avec ses clients (réseaux sociaux, mails, téléphone, etc.). Mais contre toute attente, il indique avoir été assez peu sollicité. « Si peu que nous affichons un message sur notre site pour communiquer sur le fait que nous sommes ouverts », ironise-t-il. 

Dans un communiqué envoyé mardi 17 mars, la Banque de Luxembourg Investments (BLI) a quant à elle prévenu de l’activation de son « plan de continuité des activités ». Ce dernier prévoit notamment des téléconférences quotidiennes organisées par l'équipe de gestion de crise et un plan de communication de crise « afin de s’assurer qu’une communication adéquate soit fournie aux investisseurs et clients quant à l’évolution des différents portefeuilles », précise la banque dans sa missive.

Au sein du cabinet Alter Egale, où sa fondatrice, Géraldine Métifeux a envoyé lundi 16 mars un e-mail à ses clients pour les assurer de la continuité du service, on précise que « les opérations courantes d'arbitrage, souscription de contrat, préconisations d'investissement, etc. sont maintenues par voie électronique. Les rendez-vous se tiendront à distance », écrit la dirigeante. Contactée par la rédaction Géraldine Métifeux nous a précisé avoir déjà pu rencontrer l’ensemble de sa clientèle en janvier et en février. « Nous leur avions annoncé qu’il fallait se préparer à une année compliquée. Evidemment, nous ne nous attendions pas à une chute d’une telle ampleur », explique-t-elle, précisant que le cabinet était sous-exposé depuis 2019. Une prudence qui a coûté quelques points de performance l'an dernier mais porte aujourd'hui ses fruits. 

 

Le moment d’investir ? Quelle que soit l’option choisie, les acteurs sont donc sur le pied de guerre pour répondre au mieux aux questions de leurs clients. Parmi lesquelles revient inlassablement la question du bon « timing ». Est-ce le moment de revenir sur les marchés, ou au contraire d’alléger ses positions ? « En pareilles circonstances, pour la plupart des investisseurs privés, il est prudent de réduire l’exposition au risque et de ne pas se précipiter pour acheter », confiait Emmanuel Narrat, président d’Haussmann Patrimoine, samedi 14 mars. Une recommandation qui se base sur une analyse statistique des krachs passés et une observation du comportement historique des marchés financiers sur plusieurs décennies, lorsqu’ils ont été soumis à des corrections boursières rapides de -15 %. Selon lui, « statistiquement, dans une large majorité des cas, il aurait été judicieux d’alléger les actions à la faveur d’un rebond technique, puis d’attendre 12 à 24 mois - parfois davantage - pour revenir de façon significative sur les actions ». À l'heure d'aujourd'hui, le responsable ne voit qu’une solution : « Il est trop tard, il faut maintenant tenir les positions et il est encore un peu tôt pour renforcer ou acheter significativement », prévient-il.

Cyrus Conseil revendique également une approche prudente. « On ne prend pas ce genre de décisions un vendredi 13 mars à 15h30 », conseille Meyer Azogui. « Cela équivaudrait à jouer aux fléchettes avec beaucoup de vent ! » Cependant, pour les clients qui souhaitent absolument réinvestir, le cabinet préconise des opérations ne représentant au global pas plus de 10 à 15 % du portefeuille. Le dirigeant de Cyrus Conseil, appelle donc à conserver beaucoup de cash et à saisir, de temps en temps, une opportunité. A ce titre, les conseillers de Cyrus proposeront à leurs clients de continuer à jouer les devises fortes contre l’euro (dollar, yen, franc suisse, couronne norvégienne). « Dans le cadre de nos mandats, qui sont très sous investis depuis de nombreux mois, nous allons aussi augmenter notre exposition actions de 5 % de façon tactique », indique Meyer Azogui, en précisant que cet investissement sera orienté sur le marché américain et les secteurs défensifs.

 

Tenir les calendriers. Pour les family officers, une autre question émerge : celle des calendriers. « Pour beaucoup de nos clients l’une des priorités est de maintenir les calendriers des opérations que ce soit au niveau de leurs entreprises et surtout de leur gouvernance familiale », souligne Jean-Marie Paluel Marmont, président de l’Association française des family offices (AFFO). Et, pour pouvoir répondre à leurs clients sur l’opportunité de réinvestir, les family officers n’ont pas hésité à réaliser une tournée des gérants de leurs clients « histoire de prendre le pouls du marché et proposer des solutions qui dépendent de la capacité de chaque famille à supporter de la volatilité », résume Jean-Marie Paluel Marmont.

Alors, faut-il sécuriser ses investissements ou au contraire, chercher à saisir les opportunités de marché ? Ce choix cornélien qui suit un ou plusieurs krachs engendre quoiqu’il en soit une augmentation des transactions. Et la période actuelle ne fera pas exception. « Nous avons observé beaucoup de flux dans les deux sens », confirme Sisouphan Tran, directeur général délégué de la plateforme Alpheys (1). Dans le détail, ce dernier note une utilisation importante de produits structurés dédiés, de trackers basés sur la volatilité et de stratégies de couverture. « Le monde de la distribution en France est fortement dominé par l’assurance vie. Dans un contexte de marché très volatil, le fonds en euros va donc probablement de nouveau attirer l’attention des épargnants. Avec cette crise, les particuliers matérialisent mieux le prix du risque. C’est une mauvaise nouvelle pour le mouvement de transfert qui commençait à s’opérer vers les unités de comptes », regrette Sisouphan Tran. Mais ce dernier ne veut pas se détourner des actions et préconise de continuer à diversifier en complément du fonds en euros. « La logique qui prédomine, est d’investir graduellement. Et dans le contexte actuel, essayer de saisir les opportunités d’investissement en augmentant le rythme d’investissement quand les marchés baissent. Trouver le timing parfait étant impossible, il faut amener les Français à investir en continu, surtout dans les phases de baisse des marchés », explique-t-il.

De son côté Géraldine Métifeux souligne qu’il est « urgent de ne rien faire à court terme tout en se tenant prêt à saisir les opportunités ». Pour la conseillère en gestion de patrimoine, ce n’est pas forcément dans six mois qu’il faudra réinvestir, d’autant qu’elle estime que la crise économique sera probablement longue. « Nous attendons plus des politiques budgétaires que des monétaires. Et attention, le point bas est peut-être encore devant nous », prévenait-elle vendredi 13 mars, alors qu’un rebond technique était en cours. La fondatrice d’Alter Egale n’aura pas eu à attendre longtemps pour avoir raison. Un week-end pour être précis.  

 

(1)  Alpheys est née de la fusion de Crystal Finance, Finaveo et CD Partenaires.