Art contemporain

Le grand bond en avant des artistes chinois

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Certaines œuvres d’artistes chinois s’échangent aujourd’hui à des prix équivalents à ceux des stars de l’art contemporain
Encore confidentiels sur le marché de l’art il y a six ans, la Chine et Hong Kong rivalisent avec les grandes places internationales
DR, Zeng Fanzhi, Mask Series 1996 n°6

La puissance chinoise n’est certes plus à démontrer : elle a non seulement révolutionné l’histoire du marché de l’art, mettant fin à un monopole occidental rodé depuis un siècle et demi, mais elle est aussi parvenue à propulser quelques signatures contemporaines aux mêmes seuils de prix que les plus grands artistes américains et anglais, et ce en une petite décennie.

Tous les amateurs d’art ne sont pas aussi familiers avec les noms de Zeng Fanzhi et de Zhou Chunya qu’avec ceux de Jean-Michel Basquiat ou de Jeff Koons. Pourtant, ces artistes comptent parmi les plus recherchés et les plus performants de la planète art contemporain. Chaque année, la vente de leurs œuvres génère des dizaines de millions d’euros bien que leurs toiles peinaient à trouver acquéreur pour quelques milliers de dollars à la fin des années 90. C’est à Pékin et à Shanghai, si justement nommées « villages de l’industrie culturelle » selon la dénomination étatique, qu’ont émergé les nouvelles stars de la peinture et de la sculpture chinoises.

Cependant, Zhou Chunya, de même que Zhang Xiaogang et Zeng Fanzhi, qui font partie des artistes collectionnés par les occidentaux, ont commencé par se vendre à Taïpei et à Hong Kong avant d’être adjugés à Pékin, Shanghai ou Nanjing. Les allers-retours entre l’Est et l’Ouest leur ont ensuite permis d’installer une cote internationale, au cœur de leur réussite.

Quelques figures incontournables.

Peu d’artistes au monde ont, de leur vivant, vendu leurs toiles à coups de millions, mais de plus en plus de Chinois sont récompensés à de tels niveaux de prix. Fers de lance du marché, Zeng Fanzhi et Xiaogang font partie des meilleurs compétiteurs. L’année dernière, Zeng Fanzhi s’est révélé plus rentable qu’une star du marché comme Damien Hirst. L’une des clés de ce succès phénoménal tient à la présentation précoce de ses œuvres dans quelques galeries new-yorkaises et, à l’instar d’un autre « super-performer » chinois comme Zhang Xiaogang, à un langage artistique transculturel, qui a rapidement trouvé un écho favorable auprès des amateurs occidentaux comme auprès des nouveaux investisseurs chinois.

Durant ses années d’enseignement, Zeng Fanzhi a été fortement inspiré par les œuvres expressionnistes des artistes allemands et néerlandais comme Willem De Kooning et Max Beckmann. C’est avec sa série des Masques (Mask Series), commencée en 1993 à Pékin, qu’il va véritablement percer.

Les prix s’envolent.

En 1998, Christie’s prend le risque de présenter deux toiles de Zeng Fanzhi à Londres mais ce cernier est encore inconnu et les œuvres sont ravalées. Elles étaient alors accessibles autour de 6.000 euros chacune. Quatorze ans plus tard, Zeng Fanzhi est devenu une star et Christie’s remet aux enchères l’une des deux œuvres invendues en 1998, adjugée cette fois l’équivalent de 750.000 euros (« Mask Series n°10 », 148,5 cm x 128 cm, adjugée 7,5 millions de dollars de Hong Kong, Christie’s, Hong Kong, 24 novembre 2012). Sa valeur est ainsi multipliée par 125 en 14 ans... Une autre œuvre dans cette veine lui permet de décrocher un premier million en 2007. Ce coup de marteau est d’autant plus spectaculaire qu’il multipliait par 11 l’estimation basse.

A partir de ce résultat, les collectionneurs se ruent sur l’artiste qui enchaîne les records, jusqu’à un sommet dépassant les 5,4 millions d’euros en 2008 (pour « Mask series 1996 n°6 », vente Christie’s Hong Kong du 24 mai 2008). L’œuvre est imposante par ses dimensions (360 x 200 cm) et par la fresque humaine qu’elle représente. Il s’agit d’un portrait de groupe représentant huit jeunes dans des attitudes amicales et détendues mais dont les visages sont recouverts d’un masque qui dissimule leurs véritables émotions. Chacun porte un foulard rouge noué autour du cou, un signe de sympathie au régime communiste. Bien sûr, une telle flambée des prix a donné lieu à quelques excès. On a vu par exemple des toiles vendues en 2007 réapparaître peu après sur le marché avec une estimation doublant la valeur de leur premier achat en salles.

Zhang Xiaogang n’a pas échappé à ces élans et c’est d’ailleurs à lui que l’on doit l’œuvre contemporaine chinoise la plus chère du marché. Zhang s’impose en effet comme le quatrième artiste contemporain mondial en 2008, derrière Jeff Koons, Damien Hirst et Richard Prince avec un triptyque phare issu de la collection Ullens, vendue plus de 9 millions de dollars en 2011 (plus de 10,1 millions de dollars frais inclus, « Forever Lasting Love », Sotheby’s Hong Kong, 3 avril 2011). Il est vrai, l’année 2011 fut exceptionnelle pour le marché chinois et les résultats actuels sont bien en deça pour l’heure. Mais le marché ne s’engourdit pas, il cherche à propulser d’autres stars, y compris la signature la plus médiatique et décriée par le gouvernement chinois : Ai Weiwei.

Art militant.

Considéré comme un trouble-fête pour l’ordre du pays (les autorités chinoises ont rasé son atelier en 2011 puis l’ont arrêté à de multiples reprises), Ai Weiwei incarne pour le reste du monde une nouvelle conscience sociale de la Chine et un symbole de liberté d’expression. Sa force pour séduire les collectionneurs occidentaux passe par la même indépendance qui lui vaut les foudres de son gouvernement. Chez Ai Weiwei, l’art contemporain n’est pas une affaire de brio technique, de traditionalisme ou de sémantique. Son tempérament s’est d’abord façonné avec le rejet du réalisme socialiste et avec la découverte du travail de Marcel Duchamp à New York dans les années 80. Dès lors, l’humour, l’insolence, la provocation et l’idée selon laquelle l’art n’est pas un objet en soi mais un élément constitutif de la vie, sont devenus les ingrédients principaux de son œuvre.

Son entrée sur le marché des enchères date de 2006, précisément à l’heure où le marché de l’art contemporain chinois prend sa véritable envolée. La première œuvre soumise à enchères est une carte de la Chine sculptée dans un bois issu de temples détruits de la dynastie Qing : elle se vend l’équivalent de 157.000 euros en 2006 et se vendrait trois fois ce prix aujourd’hui (« Map of China », Sotheby’s New York, 31 mars 2006). La première place de marché qui s’ouvre à lui est celle de New York et il doit patienter trois années de plus pour gagner les grandes maisons de ventes de Hong Kong et encore un an pour qu’on ose proposer ses œuvres à Pékin. Seuls 10 % de ses lots sont proposés à Pékin et Shanghai mais le marché hongkongais, plus international et plus ouvert mise sur cette signature phare, qui décrochait un record d’enchère équivalent à 705.000 euros, en avril dernier chez Sotheby’s Hong Kong (pour une autre sculpture intitulée « Map of China »).

Un marché à fort potentiel.

Le marché chinois demeure éminemment compétitif et attractif, notamment parce qu’il est un champion du marché haut de gamme. Christie’s et Sotheby’s déploient tous leurs efforts sur place, contribuant grandement à l’internationalisation du marché contemporain, et leurs stratégies s’avèrent de plus en plus payante : il y a dix ans, leurs résultats à Hong Kong n’avaient rien de spectaculaires (environ 2 % des recettes mondiales d’art contemporain de Christie’s et pas plus de 0,1 % de celles de Sotheby’s). Désormais, entre 13 % et 16 % de leurs résultats d’art contemporain reposent sur Hong Kong.